On se souvient du fait divers relatant la disparition dun certain médecin acupuncteur de la région de Caen, disparu soudainement sur un voilier loué à Saint-Malo en août 1999 Le praticien était accompagné de ses deux jeunes enfants. Laffaire fit alors grand bruit et prit des allures de feuilleton durant des semaines, à la radio et la télévision.
À ce jour, cette disparition compte parmi les énigmes du vingtième siècle. Malgré de nombreuses recherches, on ne sait toujours pas ce qui sest réellement passé dans cette famille
Le roman, même sil nest que fiction, retrace cette sombre histoire en sappuyant sur les faits réels. Il en donne une certaine version, notamment sur ce qui aurait pu arriver à la femme du médecin, dont on retrouva des traces de sang au domicile des époux,ainsi quaux deux enfants. Puisque le crâne de la fillette fut un jour remonté dans les filets dun chalutier
Une histoire mystérieuse et troublante, pleine démotion. Un drame passionnel Pour lecteurs sensibles et curieux.
CHAPITRE I
Ce samedi-là, soit le vingt-huitième jour dun mois daoût ensoleillé de lannée 1999, à Tilly-sur-Seulles où il demeurait, le docteur Yvan Malard ne changea rien à ses habitudes. Il fit comme de coutume En fin de matinée, il partit donc au café-tabac du village avec ses deux enfants, Camilla, six ans, et Marcus, cinq ans, quil venait de prendre au sortir de lécole ; il sy rendait de temps à autre pour se détendre, seul ou non. Consommateur invétéré de cigarettes et lecteur assidu de certains magazines, ce bistrot plutôt tranquille et discret lui avait tout de suite convenu. Dans cet endroit un peu retiré de campagne, il se sentait à laise, et cétait devenu lun de ses lieux favoris. Resté un peu sauvage, il fuyait toujours le monde lorsque son emploi du temps le lui permettait. Arrivé dans le bistrot, le docteur sinstalla comme toujours à la même table, tout au fond de la salle Et acheta comme à chaque fois, cigarettes, journaux et magazines, quil feuilleta en buvant des cafés crème. Pendant ce temps-là, ravis et pleins denthousiasme, ses enfants jouaient à dinterminables parties de baby-foot ou de flippers. Seulement, ce samedi-là, le docteur Malard avait bien du mal à rester calme, à se concentrer sur ce quil était en train de lire. Parce quaujourdhui, il savait parfaitement quil ne parviendrait jamais à se détendre, bien au contraire Et les mégots sentassaient dans son cendrier sans quil sen rendît compte. À peine une cigarette terminée, quil en reprenait une autre Cest quil était très préoccupé, extrêmement soucieux ; plus que cela, même : il était carrément paniqué. Finalement, les jours avaient passé à une vitesse folle Et le jour « J », ce jour tant espéré, tant attendu, arrivait à grands pas ! On y était presque Le jour où tout allait se jouer, où tout devait se jouer. Alors, bien quil en fût extrêmement satisfait et soulagé, plus le moment se rapprochait, et plus il avait peur Aussi le docteur Malard ne tenait-il plus en place, tenaillé par une nervosité grandissante dont il nétait plus maître ; mais en même temps, une grande joie lempêchant de craquer le submergeait, à lidée que sa vie allait enfin changer, et cette fois, dans le bon sens. Son cerveau en ébullition ne cessait de travailler, tandis quil semblait impassible, assis sur la banquette un peu inconfortable du café. Il regardait tout sans rien voir, ses mains soignées dorfèvre de la chair pétrissant nerveusement les pages des magazines, et qui seules le trahissaient. Si le docteur était aussi paniqué, cest quil songeait à ces derniers jours. Il se remémorait avec inquiétude, tristesse et lassitude les tout derniers évènements. Des évènements qui entravaient quelque peu la bonne marche de ce quil avait entrepris Début août, il sétait enfin décidé à prendre la grande décision, celle qui lengagerait pour le restant de sa vie. Mais seulement après lavoir longuement mûrie, durant des jours et des jours. Cétait donc pour lui une décision dune importance capitale, dune extrême gravité. Une décision devenue dailleurs absolument irrévocable, et à laquelle, hélas, Marion, sa femme, refusait toujours dadhérer. Bien quil ait pourtant tout essayé depuis des mois pour la persuader, pour la convaincre, mais en vain Elle continuait à ne vouloir rien entendre. Bien sûr, il le comprenait, elle avait deux enfants dun premier mariage qui vivaient chez leur père, et quelle ne voulait pas laisser derrière elle Mais lui aussi, était le père de deux grands fils issus dune précédente union et auxquels il tenait également beaucoup ! Seulement, il estimait quils étaient suffisamment grands et bien entourés, pour ne plus avoir besoin de lui trop fréquemment. Il trouvait donc quil devrait en être de même concernant les enfants de sa femme. Et puis, par la suite, rien nempêcherait quil fasse venir toute la tribu au complet pendant les grandes vacances ! Comme à laccoutumée Là où il partait, il était certain den avoir les moyens. Il faudrait, certes, prendre quelques précautions Il ne tenait pas à ce quon sache où il se trouve. Et maintenant, voici quon y arrivait cela y était vraiment Le moment fatidique se précisait. Dans quatre jours, mercredi premier septembre exactement, ce serait le grand départ ! Il poserait enfin le pied sur le voilier quil avait retenu à Saint-Malo depuis le 15 août, et en avant ! Finies toutes les turpitudes Adieu la France et tout le reste ! Tout serait joué, et définitivement ! Enfin, presque Mais pourquoi Marion sobstinait-elle donc à ne pas vouloir le suivre ? Peut-être pensait-elle quainsi, il renoncerait à son projet ? Elle savait pourtant bien que ce nétait plus un projet ! Que tout était maintenant en place, bien ordonné, bien établi Quil était trop tard pour quil revienne en arrière. Mais elle faisait la sourde oreille, continuant à ne pas vouloir y croire, ou à faire semblant ! Elle sy refusait totalement, obstinément La politique de lautruche, lorsque ça larrangeait ! Cela lui ressemblait bien Bien sûr, il nignorait pas quelle détestait être en mer. Quelle navait pas le pied marin et avait une trouille bleue dès que ça gîtait un peu Depuis leur mariage, durant ces cinq dernières années, elle ne sétait forcée à laccompagner quune fois ou deux, tout au début. Ensuite, elle ne voulut jamais plus. Elle lavait toujours laissé y aller seul, ou encore, avec les enfants, lorsquils furent en âge et le souhaitaient. Mais il avait toujours su que cette situation la stressait Et quelle tremblait à chaque fois pour Camilla et Marcus, encore si petits et vulnérables. Bref, quelle nétait jamais tranquille Une des nombreuses raisons, sans doute, de sa nervosité croissante Puisquelle était devenue, surtout ces derniers mois, de plus en plus nerveuse sans quil en comprenne dailleurs la raison véritable. Seulement voilà, il se trouvait que les enfants voulaient souvent laccompagner. Et lui, justement, désirait leur faire aimer la mer Comme son père la lui avait fait aimer autrefois. Alors, à présent que lheure de ce départ tant voulu se précisait, était si proche, comment allait-il bien pouvoir sy prendre, pour obliger Marion à venir ? Cest quil lui restait si peu de temps, pour parvenir à la décider Et « Lobliger », oui, tel était bien le mot, malheureusement ! Il faudrait certainement la forcer pour quelle réagisse, pour quelle obtempère Il navait jamais prévu de partir seul, ça naurait aucun sens ! Ce serait comme un abandon, et tel navait jamais été son dessein. Il tenait bien trop à sa femme ! Et à ses enfants, si adorables, encore si fragiles vu leur tout jeune âge, et quil fallait protéger. Ils avaient besoin de leur père comme de leur mère, quils affectionnaient autant lun que lautre. Ses enfants, ses deux trésors Et sa femme... Sa femme Ah, Marion ! Son seul amour ! Il ladorait. Il laimait tellement Plus quelle ne le pensait. Mais il ne savait pas le lui dire ni le lui montrer. Dans sa famille, on nétait guère démonstratif côté affection Il ny avait pas été habitué. Marion devait en souffrir, cétait certain, et il en avait souvent conscience ; elle devait prendre cela pour de lindifférence Mais là-bas où ils iraient, rien ne serait plus pareil ! Il se laisserait aller Il ne serait plus aussi coincé, il respirerait enfin. Il naurait plus les soucis davant, il lui montrerait tout son amour ; tout cet amour si fort, si profond, quil détenait toujours au fond de lui, prêt à ressurgir avec fièvre, mais quil avait enfoui par obligation, sous le poids des trop nombreux avatars qui lavaient terrassé tout au long de sa vie professionnelle. Lempêchant du même coup de pouvoir donner libre cours à ses sentiments réels Bientôt Oui, bientôt, il pourrait laimer comme autrefois Comme au tout début, au commencement de cette rencontre magique, où une fascination réciproque sopérait instantanément entre eux à chaque fois. Et tous deux pourraient à nouveau revivre pleinement leur passion, peut-être même avec plus dintensité, leur nouveau contexte sy prêtant encore davantage Mais, si si malgré tous ses efforts pour la décider, Marion demeurait intransigeante et butée et ne le suivait pas ? Eh bien, il aurait beau en être désespéré, mais ne pouvant la traîner de force, il était déterminé : il partirait de toute façon. Puisque son choix était définitif et quil ne voulait ni ne pouvait plus reculer ; puisquil avait tout prévu dans les moindres détails Et il emmènerait ses enfants ; il était hors de question quil sen séparât ; il avait assez souffert comme ça lors de son divorce, lorsquil avait fallu quil se résigne aux seuls droits de visite Il ne voulait pas revivre le même calvaire une seconde fois. Peut-être que cela, et cela seulement, déciderait Marion, la ferait changer davis, lobligerait à venir Elle ne supporterait sans doute pas dêtre privée de ses enfants. Dautant quelle aussi était marquée par son divorce pour les mêmes raisons Elle préfèrerait encore partir, très certainement. De toute manière, en admettant même quelle restât dans un premier temps, sans doute par fierté, pour ne pas céder, ne pas avoir lair dabdiquer trop rapidement il était presque sûr quelle craquerait tôt ou tard, et sûrement très vite, et quelle les rejoindrait par la suite Du reste, il sy emploierait sans répit. Cest pourquoi plus le docteur Malard voyait avec bonheur les jours senfuir, et plus il appréhendait en même temps la chose. Réalisant plus que jamais le mal quil aurait à ce que Marion changeât davis, combien elle navait vraiment pas du tout envie dentreprendre un tel voyage Un voyage qui semblait lui paraître avec certitude comme étant une aventure par trop hasardeuse, malgré quil usât de tous les arguments possibles pour enfin chasser tous ses doutes. Dailleurs, navait-elle pas déjà acheté les cartables des enfants pour la rentrée des classes prochaine ? Elle les avait déposés bien en évidence sur une étagère, comme pour le narguer, comme pour lui signifier quil perdait son temps à vouloir la convaincre ; que leur vie était ici, ne pouvait être que là, et quon ne pouvait déroger à certaines habitudes essentielles Ne lui avait-elle pas également pris des rendez-vous pour tout le mois de septembre sur son carnet, à son cabinet médical de Caen ? Comme pour le dissuader de sen aller ? Comme pour lui dire quil fallait quil reste, puisque de nombreux patients avaient besoin de lui ? Pourtant, elle savait bien que tout cela nétait quillusoire, elle savait bien, que Le docteur Malard venait de croiser sans le vouloir le regard du buraliste, lequel était justement en train de lobserver du coin de lil ; ce dernier détourna aussitôt les yeux discrètement, feignant de sintéresser à de nouveaux clients ; mais à part lui, aujourdhui, il trouvait lacupuncteur un peu tendu, un peu nerveux ; lui, dhabitude toujours si calme, tournait machinalement les pages des magazines dun geste un peu brusque, lair ailleurs, comme sil pensait à autre chose et ne lisait pas. Il nen fit pas lobservation, il ne se le serait pas permis, même en plaisantant, bien que le praticien fût admis au village comme quelquun de pas fier et de plutôt sympathique. Il était habitué au docteur, à ce client pas comme les autres, qui nétait jamais loquace avec qui que ce soit, mais dont les gens de Tilly-sur-Seulles, y compris lui-même, sétaient plutôt bien accommodés, respectant son espèce de mutisme bienveillant et ne sétonnant plus de ses silences ; parce que le toubib était gentil juste ce quil fallait, nhésitait pas à venir lorsquon avait besoin de ses services, avait souvent fait régresser certaines maladies avec ses petites aiguilles, (alors quon avait essayé sans succès bien dautres traitements auparavant) et ninsistait jamais si lon avait du mal à le payer ; et cétait là le principal, cétait même plus que ce que les gens attendaient. En outre, tous les villageois avaient pu constater que sa femme et lui étaient la discrétion même, ce qui plaisait plutôt dans ce petit coin de France où une certaine pudeur était de mise ; quant à leurs enfants, tout le monde les aimait : ils étaient aussi mignons que bien élevés. À cause de tout ceci, le docteur avait de quoi être bien accepté par tout un village, et même respecté Yvan Malard, qui avait aussitôt repris le fil de ses pensées, à cet instant précis était en train de se dire : « Mais enfin Je ne comprends pas ! Pourquoi Marion ne veut-elle pas tirer un trait sur une vie qui lennuie, puisque je lui en donne justement loccasion ? Je me rends bien compte, contrairement à ce quelle pense, quelle ne sépanouit plus Que depuis environ deux ans, elle ne trouve plus de goût à cette « routine » qui est devenue la sienne, comme elle dit. Emmener chaque jour les enfants à lécole, aller les chercher, soccuper des courses et du ménage, et venir trois fois par semaine tenir le secrétariat de mon cabinet de Caen, ne la satisfont plus. Je lai vue petit à petit déprimer Et voici que maintenant, elle qui naspirait pourtant quau calme et aux plaisirs champêtres, elle qui détestait la vie citadine, ne trouve plus plaisir non plus à habiter dans un petit village Même si elle avait tout dabord adoré notre maison du hameau de Juvigny, dans ce charmant village quest Tilly-sur-Seulles À lépoque, pourtant, les rénovations apportées à cette ancienne bergerie pour la transformer en habitation fonctionnelle semblaient la combler de joie Elle avait même accepté avec enthousiasme, alors que les travaux nétaient pas terminés, quon y fasse notre repas de mariage avec la famille et les amis Notre mariage Le 16 juillet 1994 Cinq ans déjà ! Cest si loin Ah, cette belle journée, tous réunis à table à lombre du pommier ! Et lorsquelle avait emménagé définitivement dans notre maison enfin prête, elle était toujours aussi enchantée Je la revois encore, toute excitée, riant de plaisir. Découvrant tout avec une ineffable joie. Visitant chaque pièce avec grand enthousiasme Même par la suite, durant les premières années, je ne lavais jamais vue une seule fois sennuyer. Elle trouvait alors toujours tout et nimporte quoi le plus charmant du monde Les balades à vélo le dimanche dans la campagne environnante, le long de la Seulles où lon se baigne lété Juste à côté de la maison ! Les pique-niques, les grillades en plein air Et les bains de soleil en juillet et août sur les plages de Saint-Malo Seulement, voilà, cétait au début ». Et cétait bien après que tout avait changé, ainsi quavait pu le constater Yvan Malard, continuant dy penser. Petit à petit, insidieusement, un certain ennui sétait emparé de Marion, semblant la ronger de lintérieur. Et plus grand-chose ne semblait lintéresser ; hormis peut-être, malgré tout, les trois jours par semaine où elle venait rejoindre son mari au cabinet médical. Il est vrai que là, elle nétait plus tout à fait la même : elle redevenait affable, souriante, semblant revivre ; dailleurs, tous les patients lappréciaient. Le docteur sétait alors dit que la ville semblait maintenant mieux lui convenir que la campagne. Sans doute aussi, parce que laménagement de leur maison navait pu être continué, faute dargent Leur intérieur, pourtant meublé et décoré à lancienne comme ils lavaient tous deux souhaité, était néanmoins rudimentaire, manquant de réel confort. Dautant que la Seulles, cette rivière toute proche, trop proche, y était également pour quelque chose ; aussi charmante et agréable quelle fût, elle apportait aux riverains pas mal dinconvénients. Notamment, une humidité permanente dans la maison, qui obligeait à protéger les appareils ménagers en les isolant ; comme le réfrigérateur, par exemple, installé sur cales Avec, en prime, une moisissure obligatoire sur tous meubles et tissus, ainsi que sur certains murs recouverts de salpêtre par endroits. Doù, une odeur persistante de moisi dans toute lhabitation Et puis, il y avait de surcroît les inévitables rats venus de la rivière, et qui saventuraient parfois dans la maison, en quête de nourriture Mais il ne fallait surtout pas mettre de « mort-aux-rats », par peur dempoisonner leurs deux chats, qui, eux, réussissaient parfois à attraper les rongeurs, quon retrouvait alors occis dans lune des pièces. Ce qui provoquait à chaque fois une certaine panique chez la mère et les enfants Tout ceci avait évidemment de quoi faire déprimer nimporte quelle ménagère. Marion ny échappait pas. Elle navait sans doute pas évalué à juste titre tous ces inconvénients, en acceptant de venir habiter là. À présent, elle devait sûrement déchanter Certainement une autre des raisons de sa nervosité. Et le docteur Malard sen voulait amèrement de faire vivre ainsi sa femme et ses enfants, dans lébauche de ce quil avait souhaité être un paradis. Malheureusement, ses revenus nétaient pas suffisants ; ils ne lui permettaient pas de pouvoir apporter dautres rénovations, qui seraient beaucoup trop coûteuses ; les précédentes, déjà énormes, nétaient même pas fini de payer et tiraient très dur sur ses finances Ni de les emmener ailleurs Pas plus que doffrir à sa femme les services dune employée de maison, comme elle le souhaitait et laurait mérité Mais Marion le savait bien. Et pour cause : lorsquelle travaillait au cabinet médical, cétait à elle que les patients réglaient le montant de leur consultation. Elle tenait à jour la comptabilité du cabinet sur son ordinateur ; elle connaissait parfaitement les recettes et les dépenses, ainsi que le maigre bénéfice qui en résultait Elle nignorait donc pas non plus que depuis plusieurs années il était harcelé par les caisses sociales La CARMF et lURSSAF le poursuivaient parce quil refusait de payer ses cotisations. Sil refusait, cest quil ne le pouvait pas, elle navait pu que le constater. Alors, depuis le temps quil ne les payait plus, évidemment, leur montant avait atteint une somme exorbitante Si exorbitante, quil lui était devenu tout à fait impossible de les honorer. Elle le savait aussi, et ils en avaient dailleurs parlé plusieurs fois sans trouver de solution. Et, le pire, cest quà présent, on le menaçait de saisie. Ça, elle le savait également Létau se resserrait, il était pris à la gorge. Marion, très certainement, devait énormément sangoisser en y pensant ; et il était plus que certain quelle devait en avoir assez dune telle situation Yvan Malard se sentait donc acculé, pressé comme un citron. Il ne savait pas du tout comment sen sortir et vivait perpétuellement avec cette épée de Damoclès au-dessus de la tête. Son caractère, déjà plutôt renfermé, en avait encore pris un coup supplémentaire et ne sen était que plus accentué. Mais comment aurait-il pu satisfaire ce paiement ? Il avait beau avoir une assez bonne clientèle, avec les impôts, les charges de toute sorte lassaillaient de toute part Et cela ne lui laissait à la fin du mois que tout juste de quoi pouvoir subvenir à peu près décemment aux besoins des siens. Il était évident quil se fût trouvé un peu plus à laise sil navait eu à verser une pension alimentaire pour ses fils. Mais à peine plus Tout cela, Marion le savait bien, se répétait le docteur. Alors, pourquoi saccrochait-elle à de léphémère ? À du dérisoire ? Alors quil avait trouvé une solution, « la » solution, et quil lui proposait du solide, du vraiment fiable ? De quoi se refaire, de quoi tout recommencer ? À quarante-cinq et quarante-trois ans, ce nétait pas trop tard, mais il était grand temps De quoi réaliser tout ce à quoi il tendait depuis toujours, et en rendant tout le monde heureux ? Ils vivraient tous dans un pays magnifique, merveilleux, où il fait toujours beau et chaud. Où la végétation est exubérante et ses parfums subtils et voluptueux Où les plages étincelantes de blancheur sous un soleil toujours présent, offrent leur sable velouté et lombre de leurs cocotiers se reflétant sur une mer tiède et transparente Où lon peut nager, se bronzer, et faire du bateau toute lannée. Où les gens vivaient simplement et avaient lair plus gai Avec qui il devait donc être plus facile de nouer dagréables relations amicales et bon enfant, sans arrière pensée aucune De vraies relations, doù toute hypocrisie serait bannie et avec qui la vie deviendrait un bonheur permanent et durable. Et surtout, où on le laisserait pratiquer la médecine selon ses aspirations Une médecine qui donnerait de bien meilleurs résultats quici, il en était certain ; puisquil pourrait se servir, comme il lavait toujours désiré, de médicaments non autorisés en France. Et quand bien même, si, sur place, il se trouvait une autre opportunité intéressante à saisir Il pourrait néanmoins pratiquer occasionnellement ses séances dacupuncture, renforcées dun traitement à sa façon. Parce quen tant que médecin généraliste et acupuncteur, il avait mis au point une thérapie quil jugeait sans faille : mais cétait avec ces médicaments interdits, quil avait fait venir de Suisse et de Belgique Et on avait tôt fait, alors, de le remettre en place, pour « Exercice illégal de la pharmacie ». « De toute façon, tout a mal commencé pour moi dès le début », se souvint le docteur Malard avec amertume. « Déjà, ma thèse navait pas eu très bon accueil, et je voyais bien que mes pairs la dédaignaient poliment Dailleurs, cest bien pourquoi javais préféré quitter le milieu hospitalier et minstaller avec un autre médecin. Là, je pensais être enfin tranquille pour exercer selon mes souhaits Mais non ! Il a fallu que, là encore, on ne me foute pas la paix ! Et ma réputation de toubib en a pris forcément un sale coup : le Conseil de lOrdre des médecins mest tombé dessus et ma suspendu trois mois, pour des pratiques soi-disant peu orthodoxes ! Cétait un comble ! Alors que mes patients, eux, étaient satisfaits « Nest-ce pas surtout ça qui compte ? Parvenir à soigner ses malades avec un résultat positif ? Les soulager, et même, souvent, les guérir ?... « Des reproches, toujours des reproches et injustifiés ! On vous juge, sans même vouloir approfondir ! Sur la forme, et non sur le fond ! « Franchement, il ny a vraiment quen France quon est aussi sectaire, aussi conservateur, aussi retardataire ! Eh bien, moi, je dis : vive une médecine libre, lorsquelle savère bonne, non dangereuse et quon en a toutes les preuves ! Après tests et résultats concluants, naturellement « En tout cas, ce nest pas étonnant, finalement, que beaucoup partent ailleurs ! Là où on nous laisse notre libre arbitre, dans la mesure où il est reconnu que ce quon fait est un bien pour la société. Et surtout, là où les charges de toutes sortes ne viennent pas nous enfoncer un peu plus, mais où, au contraire, on reçoit bien souvent de précieuses aides financières « Voilà pourquoi je veux partir à tout prix ! Jen ai plus quassez de tous ces tracas, cest devenu intolérable ! Invivable « Bon sang ! Marion devrait pourtant comprendre que ce ne pourrait être que bénéfique pour nous tous Envolée, alors, sa nervosité, jen suis certain ! Elle naurait plus didées noires et plus besoin de recourir à certains dérivatifs « Comme ces séances de relaxation par hypnose, où elle se rend maintenant de plus en plus fréquemment Quelle bêtise ! Quelle dépendance ! Je ne le supporte pas, ça mexaspère ! Cest vrai, ça ! A-t-on idée de se laisser manipuler de la sorte ! Daccepter de nêtre quun pantin entre les mains, de . de . qui sait ? Peut-être un charlatan ! Cest carrément contraire à mes principes. Jai beau être un peu marginal dans ma profession, jai malgré tout certains principes, et il y a tout de même des limites ! « Évidemment, ça lirrite que je le lui fasse observer Elle le sent comme une intrusion, comme un acte de phallocrate autoritaire dans ses choix personnels ; alors que cest le médecin qui parle et qui essaie de la préserver Mais elle ne le voit pas ainsi, et plus je critique, et plus elle est nerveuse. Et plus elle court chez son hypnotiseur ! « Le cercle vicieux « Jai sans doute tort. Mais quand même, cest bien la preuve que ça ne va plus. Même entre nous « Parce que notre couple, il faut bien le reconnaître, nest pas au mieux de sa forme depuis déjà un certain temps... « Quand je pense à nos premiers ébats amoureux Si intenses, si passionnés ! Alors quà présent, ils sont de plus en plus espacés, de plus en plus plats, de plus en plus fades Les plaisirs du lit sont devenus rares. Dailleurs, depuis plus dun mois maintenant, ils nexistent même plus Plus de ces câlins affectueux, qui nous rapprochaient tant De la faute à qui ? « Ça me rend malade, ça me rend fou. Fou de douleur ! Et Marion est loin de sen douter, jen suis pratiquement sûr « Mais comment avons-nous pu en arriver là ? « Pourtant, ça ne vient pas de moi, jen suis certain ça ne se peut pas. Non, vraiment, je ne le pense pas. Pour Marion, je nen sais rien, mais quant à moi, je suis toujours amoureux comme au premier jour Ce jour merveilleux de notre coup de foudre « Oui, ce fut bien un coup de foudre, comme il en arrive peu souvent Nous éprouvions alors une telle attirance physique ! « Pourquoi, maintenant, est-elle ainsi avec moi ? Aussi indifférente, aussi froide ? Est-ce vraiment ma faute ? Pourquoi ne me comprend-elle plus ? Pourtant, elle devrait bien voir que je laime, quelle mattire toujours autant Elle est si belle ! Jaime tout, en elle. Son visage si romantique le bleu de ses yeux, ses épais cheveux noirs Son corps mince et souple aux formes épanouies, à la silhouette harmonieuse Ses sourires et ses rires sa douceur et sa patience, sa sensibilité et sa gentillesse En fait, elle a bien des qualités et je lui trouve peu de défauts « Après mon premier échec sentimental, cétait un vrai miracle. Une rédemption ! « Mais je narrive pas à lui parler, à le lui dire Jen ai pourtant souvent envie Je ne suis quun idiot ! Cest pourtant sans doute ce quelle attend. Toutes les femmes attendent quon leur parle, quon le leur dise Elles nattendent que ça. Je sais Je le sais bien ! « Je sais, mais je ne peux pas. Le parfait crétin « Cest vrai, que je suis trop renfermé Lintroverti, cest moi ! « Lours Malard, la gueule en pétard ! », comme me charriaient mes anciens copains carabins « Mais, ailleurs Ailleurs. Oui, ailleurs, je le pourrai ! Tout sera différent. « À moins que ça ne serve plus à rien et que je ne lui plaise plus Puisque ça na plus lair réciproque. Mais pourquoi en serait-il donc ainsi ?... Quai-je bien pu faire ou ne pas faire ? Quaurais-je pu provoquer dirrémédiable sans men douter ?... Ce ne serait pas ce départ, tout de même Non cela remonte bien avant « Parce quil est certain que cela fait longtemps maintenant que nos relations se détériorent. Je vois bien que Marion invoque de plus en plus fréquemment tous les prétextes possibles : tantôt un mal de tête, tantôt une grosse fatigue ; il y a toujours quelque chose Je ne suis pas dupe, je vois bien quelle est lasse de tout, y compris de moi « Il ny a que les enfants qui aient droit à toutes ses faveurs Mais ça, cest tant mieux ! Je ne suis que trop content que ma deuxième femme soit aussi maternelle ». Yvan Malard sarrêta un instant dans sa diatribe, dans son monologue intérieur, afin de donner quelques pièces à Camilla venue lui en réclamer pour continuer ses parties avec son frère. Puis il reprit le cours normal de ses pensées. « Ce ne serait tout de même pas cet hypnotiseur ? ». Pourquoi allait-elle de plus en plus souvent à ses séances ? Cet homme, lui, en faisait ce quil voulait, lorsquelle était endormie. Pourquoi acceptait-elle cette dépendance-là et pas la sienne ? Des séances de relaxation ! Des séances de relaxation Mon Dieu, mais de quelle sorte ? Quest-ce quil en savait, après tout ? Et puis, pourquoi Marion était-elle aussi pressée dy aller à chaque fois, hein ? Et pourquoi, surtout, nétait-elle pas ensuite complètement sereine en revenant ? Bien relaxée, elle aurait pourtant dû être suffisamment détendue pour accepter ses avances ? Voire même, pour les provoquer, pourquoi pas ? Autrefois, elle nétait pas si farouche Elle nétait pas la dernière à Il trouvait cela bizarre Et voilà que depuis, il était devenu jaloux de tous ceux qui croisaient le regard de sa femme ! Et cela aussi, ça énervait Marion. Jaloux et ombrageux, lorsquil la voyait sourire à dautres hommes Nimporte lesquels : ses clients, les jeunes gens du village, et même leurs amis communs ! « Mais je ne veux pas la perdre, je ne le supporterai pas ! Je laime trop ! Il faut quelle vienne ! », sécria intérieurement le docteur avec fièvre. « Il faut que nous partions définitivement, une fois pour toutes Quelle me suive et quon nen parle plus Quon tire un trait sur tous ces gâchis, sur tous ces ratages ! Quon laisse derrière nous toutes ces *****s qui nous pourrissent la vie, qui nous détruisent à petit feu, qui nous étouffent « De lair pur ! Ailleurs, jen suis sûr, on se retrouvera comme au début De lair ! Jai besoin dair. Jai besoin de respirer, et Marion aussi « Il faut absolument que je parvienne à lui faire comprendre que cest la seule solution pour nous tous ». Le docteur Malard levant la tête, sentit sur lui lil légèrement étonné du buraliste ; il réalisa quil manipulait depuis assez longtemps les magazines de façon machinale, en regardant ailleurs, et quil devait avoir un air inhabituel le rendant étrange aux yeux du commerçant. Il consulta sa montre. Il était temps de rentrer. Il appela ses enfants et après quil eût réglé sa consommation sans un mot à lhomme derrière son comptoir, tous trois sortirent sans prononcer une parole. Habitués au silence de leur père quils adoraient, Camilla et Marcus ne disaient jamais grand-chose en sa compagnie. Le dialogue avec lui nétait pas nécessaire ; à ses comportements et ses regards, ils ressentaient son affection. Ils étaient surtout heureux quil soit avec eux et que dans la rue il les tienne affectueusement par la main.
Résumé : Architecte divorcée, Anaïs C., après une tentative de suicide, rencontre Vladimir Kovacic, séduisant médecin anesthésiste au CHU de sa ville ; ce dernier arrive des Balkans en tant que réfugié politique, ayant fui la guerre du Kosovo après y avoir perdu femme et enfant. Ils vont vivre tous deux un véritable coup de foudre. Ce, malgré le drame récent de Vladimir et malgré le don bizarre qui vient d'échoir à Anaïs après son suicide...
Extrait du chapitre II
Plus lheure passait et plus Anaïs C. était troublée Elle se rendait compte combien elle était tombée totalement sous le charme de cet inconnu, ce qui augmentait un peu plus son émoi Envolées pour la soirée, ses étranges visions ! Elle ne voyait plus rien, sinon Vladimir Vladimir, qui la dévorait souvent des yeux, justement parce que ses yeux, à elle, étaient encore plus beaux, plus clairs et lumineux, dans la lumière toute en douceur des bougies. Et, parfois, dans lémotion vertigineuse qui la saisissait, elle ne savait plus où les poser De temps à autre, Alexandra Kovacic, mi-amusée, mi-attendrie, les observait discrètement, leur lançant de furtifs regards. Anaïs sen aperçut, malgré ce trouble délicieux qui continuait à lenvahir chaque minute un peu plus. Cest que Vladimir, qui avait comme tout le monde un peu bu, senhardissait À sa plus grande joie, il lui faisait carrément un brin de cour À la fin du repas, Christian se leva de table pour mettre quelques CD dans la minichaîne Sony, pendant quAnne, aidée dAlexandra et dAnaïs, finissait de débarrasser. On repoussa table et chaises, et les deux couples commencèrent à danser. Alexandra Kovacic y trouva prétexte pour prendre congé ; elle souhaita le bonsoir à tout le monde et embrassa chaleureusement Anaïs, lui confiant quelle souhaiterait vivement la revoir. Madame Kovacic à peine partie, les quatre amis reprirent leurs danses. Pleins dentrain et denthousiasme, Anaïs et Vladimir se dépensèrent avec leurs hôtes sur quelques rocks and roll bien rythmés ; histoire de se mettre dans lambiance, de perdre un peu de leur trouble et dêtre plus détendus Ils profitèrent ensuite de ce quAnne et Christian se soient rendus dans la cuisine chercher quelques rafraîchissements pour sasseoir et pouvoir enfin bavarder un peu. Pendant lapéritif et le dîner, ils navaient pas vraiment pu faire connaissance. Ils avaient hâte de se découvrir « Ainsi, vous êtes une amie de notre chère voisine Anne ? Anne et Christian sont les seuls que nous connaissions dans cet immeuble. Les seuls à nous avoir aussi bien acceptés et accueillis Je ne savais pas quAnne avait une amie aussi charmante et sympathique. Et surtout, aussi ravissante ! déclara Vladimir, très enthousiaste. Merci ! répondit Anaïs, ravie et troublée. Oui, nous nous connaissons en effet depuis longtemps, Anne et moi À vrai dire, depuis ladolescence. Nous nous sommes connues aux Beaux-Arts et nous étions perdues de vue depuis des années. Anne avait choisi de partir vivre à Paris Nous venons juste de nous retrouver. Eh bien, j'ai beaucoup de chance que vous vous soyez retrouvées, cela me donne le plaisir de faire votre connaissance Mais, cest réciproque Jen suis très heureuse également ! Et cest vrai que le hasard parfois fait bien les choses. Je suis vraiment contente de vous connaître !, affirma avec conviction Anaïs, de plus en plus émue, qui enchaîna : alors daprès ce quAnne ma confié, vous arrivez du Kosovo Vous êtes donc à la fois Kosovar et Yougoslave, je suppose. Mais, êtes-vous originaire de Serbie ou bien dAlbanie ? Ou encore, êtes-vous Tzigane ? Daprès votre physique, je vous verrais plutôt Serbe ou Tzigane Je me trompe ? Oui, un tout petit peu Parce que si je suis bien Yougoslave, enfin, dex Yougoslavie je ne suis cependant ni Kosovar, ni Serbe, ni Albanais, ni Tzigane Car je viens de Bosnie. Je suis donc aussi Bosniaque Mais comme la Bosnie est constituée de gens venant de Serbie, de Croatie et même de Turquie, et que toute ma famille et moi-même sommes originaires de Croatie, je suis également Croate Pour résumer, je suis avant tout un Croate de Bosnie, puisque avant de partir pour le Kosovo, où mattendait un poste danesthésiste à lhôpital de Pristina jhabitais à Sarajevo, donc en Bosnie Et si mon physique vous intrigue, cest quil est métissé. Parce que, comme dans tout pays aux nombreux brassages, il y a eu pas mal de mélanges Ce qui a été aussi le cas il y a bien longtemps de cela en Dalmatie, province croate de mes ancêtres. Parmi ceux-ci on trouve, paraît-il, une Italienne et une Autrichienne Qui seraient apparues du temps où la Croatie avait dabord été occupée par les Vénitiens, et ensuite été attribuée à lAutriche La Dalmatie ! Ah, si vous saviez la Dalmatie aux douces collines rocheuses Le charme tranquille de ses villages, où le temps sest arrêté Ses magnifiques maisons de pierres blanches Ladriatique aux eaux si limpides Cest si beau ! Un jour, jaimerais vous y emmener pour vous la faire connaître Enfin, si vous acceptez mon amitié. Mais, je mégare Pour en revenir à ce que je disais précédemment, toutes ces précisions ont leur importance , ajouta Vladimir, revenu à des réalités moins poétiques. Parce quil vous faut savoir également, si vous ne le savez déjà, que les Serbes sont pour la plupart de religion orthodoxe, et les Croates plutôt catholiques Tout comme les Tziganes, dailleurs, qui viennent de Hongrie (dont une minorité est protestante). Tandis que les Turcs sont complètement musulmans, tout comme les Albanais, islamisés par ceux-ci Cest bien compliqué, nest-ce pas ? Mais cest ça, les Balkans : une vraie mosaïque ! Doù leurs difficultés Certes, pour nous, cest très compliqué ! », répondit Anaïs. Elle connaissait un peu par Anne le passé douloureux de Vladimir, et, par délicatesse, hésitait à poursuivre. Ce fut Vladimir qui continua : « Je dois vous avouer que ma vie passée est plutôt tragique Et ce soir, je ne désire pas en parler Ce soir, cest fête, je ne veux pas le gâcher en remuant daffreux souvenirs. Lheure est à la détente, aux choses gaies, aux amitiés qui se nouent Jespère bien quon se reverra par la suite, jaurai ainsi loccasion de vous expliquer en détail tous les évènements graves et dramatiques qui mont conduit à quitter mon pays. Mais vous savez sans doute déjà que je suis anesthésiste au C.H.U. de la ville ? Que je suis veuf et vis depuis quelques mois chez ma tante, qui a eu la bonté de maccueillir chez elle ? Parce que, si jai préféré partir définitivement de lex Yougoslavie, quitter le Kosovo et ne pas retourner en Bosnie, cest que plus rien ni personne ne my retenait. Je navais plus que ma tante Et puis, je pense que cest ce que javais de mieux à faire, vu le désordre, la pagaille, les règlements de compte et la panique qui y règnent depuis la fin de la guerre et encore maintenant Vous ne lignorez sans doute pas, vous avez dû le voir aux informations télévisées. Ce ne sont que représailles incessantes, malgré lUS KFOR, ces militaires de lOTAN toujours en faction au Kosovo avec les casques bleus Et malgré la présence de Bernard Kouchner Durant toutes ces épreuves, ma tante Alexandra, cest la sur de mon père narrêtait pas de mécrire et de me téléphoner, me suppliant de venir en France Jaurais bien dû lécouter tout de suite Si jétais parti dès le début des émeutes avec ma femme et mon fils, tous les deux seraient peut-être encore vivants Mais je ne pouvais quitter lhôpital de Pristina, cétait impossible, on y avait trop besoin de moi En dernier lieu, Alexandra a réussi à me convaincre et je suis parti Elle avait peur pour ma vie, puisque je suis à peu près le seul survivant de la famille. Voici qui est fait, et jai obtenu très rapidement lasile politique dans votre beau pays Que je connaissais déjà et que jadore Jy ai fait mes études et y venais souvent en vacances, chez ma tante Alexandra. Elle vit en France depuis ladolescence, elle est naturalisée française Cest ce que je souhaite également obtenir bientôt. Puisquà présent, ma vie est ici Dautant plus que jai eu la chance de trouver tout de suite ce poste danesthésiste aux urgences du C.H.U. Il faut dire quen France, on manque danesthésistes Cest dailleurs pourquoi, dans vos hôpitaux, on trouve des infirmières pratiquant également cet exercice, sous contrôle de médecins. Voilà À présent, je vous ai à peu près résumé lessentiel de ma vie passée et actuelle Et en conclusion, il ne me manquait plus que de rencontrer une femme comme vous Ou plutôt, que de vous rencontrer, vous, pour être tout à fait comblé précisa-t-il élégamment avec grand enthousiasme, ajoutant : mais je suis inquiet Vais-je vous plaire autant que vous me plaisez ? ». Anne et Christian étaient revenus depuis longtemps ; ils avaient disposés les différentes boissons sur la table. Parfaitement discrets, ils avaient respecté laparté de leurs invités Anne, satisfaite dêtre à lorigine de cette sorte de coup de foudre, aussi flagrant que réciproque entre son amie et le beau médecin slave, était allée discrètement mettre un CD de slows. Depuis, elle dansait avec Christian, et tous deux, également très amoureux, tournaient langoureusement, collés lun à lautre. En pleine allégresse, un moment attristée et angoissée lorsque Vladimir avait abordé la perte de sa famille, Anaïs lui avait répondu quil lui plaisait aussi, sans lui avouer combien Songeant malgré tout, avec gêne et répugnance, quil naurait pu être avec elle ce soir sans cette tragédie. Et elle lui avait alors révélé, ce qui semblait avoir transporté celui-ci détonnement et de joie, quelle lavait remarqué plusieurs fois dans son quartier, tout en désespérant un jour de pouvoir le connaître. Vladimir lui avait alors pris la main et lavait entraînée sur la piste de danse. Et il y eut bientôt deux couples damoureux tendrement enlacés, sembrassant avec de plus en plus de passion... Anaïs en oubliait son âge Elle avait limpression dêtre à nouveau adolescente, davoir vingt ans, comme au temps où avec Anne, elles flirtaient toutes deux dans les discothèques et les soirées détudiants. La communion de leurs corps devenait si forte, si intense, quun vertige commun les envahissait progressivement avec plus de violence, rendant leur désir réciproque de plus en plus impérieux Et dans ce tumulte des sens, prélude au tout premier acte sexuel de deux êtres qui se cherchent et nen peuvent plus, Anaïs, à bout de nerfs et de résistance, murmura doucement à loreille de Vladimir : « Il va être deux heures Si nous partions ? Allons chez moi, voulez-vous ? ». Vladimir létreignant avec plus de force, répondit dans un souffle : « Partons ! ». Il nétait pas question pour eux de perdre de temps en fausses pudibonderies. Ils en avaient déjà assez perdu avec leur drame réciproque. Ils avaient passé lâge Et cest cette nuit-là, quAnaïs et Vladimir devinrent amants et décidèrent de ne plus se quitter ; puisque environ trois semaines plus tard, Anaïs proposa tout naturellement à Vladimir demménager chez elle. Ce quil fit sans se faire prier et avec beaucoup dempressement, tellement il était fou amoureux.
EDITEURS,JE VOUS HAIS ! PORTES REFERMEES ; VOUS AVEZ TUE MA MERE !
Je mappelle Eléonore et je viens davoir dix-huit ans. Pas de fête pour mon anniversaire, aucune joie. Seulement un trop plein de haine Une haine tenace. Je hais les éditeurs ! Il ny a personne que je ne déteste plus ! Ma mère est morte à cause deux Elle sest tiré une balle dans la tête, un jour de grosse déprime. Mon père lavait quittée il y a environ un an, elle avait eu du mal à sen remettre ; naïvement, elle pensait quil lui était tellement attaché quil ne partirait jamais. Depuis, elle supportait encore moins quon lui refuse à chaque fois son manuscrit. Toute réponse négative la plongeait aussitôt dans un désespoir profond qui durait des mois. Déjà, je lavais vue petit à petit suser moralement dannées en années, quand elle envoyait par la poste des ouvrages dont personne ne voulait. Et pour lesquels elle guettait ensuite avec anxiété la moindre lettre. Une attente qui durait une éternité, souvent plusieurs mois. Ce qui ajoutait encore à son supplice.
Oh, oui ! Je les hais profondément, ces affreux éditeurs ! Comment ne le pourrais-je ? Après ce drame, je ne peux bien sûr que les haïr ! Et en premier, tous ceux qui ne pensent quà faire du chiffre, au détriment des vrais talents littéraires. Ceux-là ne sont plus que des marchands de soupe pour la plupart, que dignobles mercantiles ! Ils prétendent quils ne peuvent agir autrement que le monde de lédition est en crise Quils ont trop de charges. Mon il ! Cest surtout quils ne veulent plus se battre pour faire connaître de talentueux inconnus, oui ! Ils préfèrent largent facile, ce qui va leur rapporter gros sans trop se bouger le cul Des histoires sans intérêt, mais bien croustillantes ! Du genre petits potins des gens du show-biz ou assimilés Cest trop injuste, à la fin ! Et sil y a des lecteurs pour acheter ce genre de bouquins, cest quils nen sont pas vraiment Pour moi, ce ne sont que des voyeuristes déguisés ! Les lecteurs daujourdhui ne sauraient-ils plus lire ?... Ne rechercheraient-ils plus avant tout que la facilité, eux aussi ? Sil en est ainsi, cest désastreux et écurant ! Là encore, je suis tout à fait daccord avec ma chère maman Parce que cest ce quelle maffirmait souvent.
Depuis toute petite, jai le souvenir de ma mère travaillant le soir dans son bureau, aussitôt le repas terminé. Elle sy enfermait après un rapide bonsoir à mon père, mon frère et moi-même. Sous aucun prétexte, nous ne devions la déranger. Elle écrivait toute la nuit, et ne se couchait que vers les deux ou trois heures du matin. Elle disait que sa meilleure inspiration lui venait le soir, quelle était plus tranquille Je me souviens quau début, je devais avoir dans les dix ans jentendais mon père sortir de sa chambre et redescendre pour la supplier de monter se coucher. Je le sais, parce que cest vers cet âge-là que javais pris lhabitude de lire au lit avant de dormir ; et, bien sûr, je ne savais pas marrêter Mais mon père, par la suite, ne redescendait jamais plus. Il a dû se lasser et y renoncer, à force de toujours remonter seul Alors, à la longue, je lai compris depuis cest sans doute ainsi que mes parents ont perdu toute intimité. La passion que ma mère, du moins je le suppose, devait avoir éprouvée pour mon père, sétait transformée en une autre beaucoup plus abstraite, celle de lécriture Une passion dévorante, si envahissante, que plus rien dautre ne semblait vraiment compter pour elle ; nous tous, passions bien après Mais je pense quand même que si maman navait pas dû tant galérer pour tenter de se faire publier, elle aurait été plus cool avec tout le monde. Et avec mon père en particulier, ce qui aurait empêché leur couple de se détruire.
Mon frère et moi nen souffrions pas trop ; elle nous donnait malgré tout laffection dont nous avions besoin. Disons, pour être tout à fait honnête, que nous en recevions la qualité, plus que la quantité, mais que nous nen ressentions pas de réelle frustration. Cest plutôt notre père, qui en souffrait terriblement. Même sil nen disait rien, ça se voyait à son air, à ses attitudes Lui qui était dun naturel plutôt enjoué, est devenu triste et taciturne. On voyait bien quil nétait pas heureux. Il a quand même supporté comme il a pu très longtemps. Il devait toujours espérer Et puis, il y a environ un an, peu avant mes dix-sept ans, il a fini par claquer la porte. Façon de parler, dailleurs, parce quil sest plutôt retiré sur la pointe des pieds Depuis des années, il avait dû par force sy habituer, pendant que maman frappait avec frénésie sur son clavier Toute la maisonnée avait pour consigne le silence, lorsquelle se trouvait dans son bureau Et cette fois-là, il sest retiré pour de bon, définitivement. Même si à présent je comprends encore mieux ma mère, jestime que mon père a eu malgré tout beaucoup de patience. Je reconnais que cette situation nétait vraiment pas évidente à supporter pour un mari. Dailleurs, si mon petit ami se comportait comme maman, cest une chose que je ne pourrais absolument pas accepter. Mais comme je vois que tout change avec les années qui passent, moi-même je ne suis peut-être pas au bout de mes peines de ce côté-là
Toujours est-il que dans le cas présent, cest bien à cause de tout ça, de cet abominable gâchis dans nos vies, si je hais autant les éditeurs ! Et doublement ! Parce que maintenant, voilà quils se réveillent enfin ! Quand cest trop tard ! Je les tiens pour responsables Cest quand même de leur faute, si je viens de perdre ma mère. Cétait déjà quasiment à cause deux, si mon père était parti Par leur faute, la vie de ma famille a été fichue en lair ! Jai dix-huit ans, et voici que je me retrouve seule avec mon frère âgé de treize ans Quel beau départ dans la vie, pour lui et moi ! Nous partirons bientôt vivre chez notre père. Mais rien ne sera plus pareil, notre mère est irremplaçable Nous sommes brisés tous les deux, mon frère pleure sans arrêt, et moi presque autant. On a déjà limpression que notre vie est foutue, avant même quelle ne commence Et pourquoi ? Parce quaucun de ces messieurs-dames des maisons où maman sétait adressée, navait alors daigné prendre le temps de sintéresser à ses textes Et pourtant, ils auraient pu le faire avant, puisquils lont bien fait depuis ! Il suffisait quils le fassent, et nous nen serions pas là aujourdhui Cest horrible ! Je leur en veux à mort !
Parfois, dans les réponses négatives que ma mère recevait, on lui mettait des annotations qui lui faisaient mal : « Narration trop classique », « Style trop traditionnel », formulaient certains, tandis que dautres lui assuraient que ses histoires étaient intéressantes, originales et bien écrites, mais quils étaient plutôt à la recherche dune forme décriture particulière. Elle ne comprenait pas. Elle me disait : « Mais quest-ce quils veulent donc ?... Peut-être que si jécrivais mes phrases à lenvers, en commençant par la fin, ça leur conviendrait ? Là, ce serait vraiment particulier ! Et si jécrivais des mots à la suite, sans point, sans virgule, dune seule traite ? Et pourquoi pas des textes du genre rébus ?... Ce quils veulent, cest peut-être un style qui innove, même sil est incohérent ou hermétique ? Nimporte quoi, en fait, même si cest merdique ? Eh bien, non ! Je refuse toute innovation de ce genre ! Faire original à tout prix, dans le but de ne pas écrire comme tout le monde et surtout, pour quil en soit parlé le plus possible, est uniquement une technique de vente, un coup de marketing ! Cest malhonnête pour le lecteur, à qui lon se doit de remettre un ouvrage qui lui apportera quelque chose, dont il restera quelque chose en refermant le livre A moi, ce qui me paraît le plus judicieux, le plus motivant pour le lecteur, cest déjà de trouver un sujet intéressant ; et décrire dessus, de la façon la plus passionnante, la plus agréable possible Concocter une histoire qui en soit vraiment une, et non un assemblage de mots, de lignes, qui forment des paragraphes énoncés tout exprès de façon inhabituelle afin de surprendre et de choquer. Vian, Queneau ou Céline ont innové en leur temps Ils ont même choqué parfois. Mais dans le bon sens : ils furent les premiers à introduire le langage écrit sous une forme parlée, ce qui renforçait leurs textes en les rendant plus vivants. Et ce qui nexclut pas pour autant que ce quils racontaient se tenait, était de vraies histoires. On pourrait se poser la question suivante : quel est le plus important, lécriture elle-même, ou le thème choisi ? Pour moi, lun ne va pas sans lautre. Un beau sujet qui est mal traité, ou une superbe écriture sur une histoire sans intérêt, ne valent rien dans un cas comme dans lautre Est-ce que, Effroyables jardins, pour ne citer que celui-là, nest pas un texte superbe et magnifiquement écrit, par hasard ? Heureusement quon en trouve parfois Voilà le genre de récit qui me va droit au cur ! Une écriture dune grande pureté Directe, concise, sans fioriture, sans maniérisme Michel Quint à eu la chance de trouver une éditrice aimant un certain classicisme. Et quand je repense aux livres de Bazin, Mauriac ou Camus, par exemple Cest bien de la narration classique, là encore. Mais quel plaisir de les lire ! « Cest daté », disent certains Ils ont tout faux ! Des sujets tels que, par exemple, Vipère au point, Thérèse Desqueyroux, Létranger et La peste, seront toujours dactualité ; ils sont indémodables ! Pour ma part, cest vrai, je revendique nos racines latines Le bon français se perd, celui des origines. Du reste, on le voit tous les jours Tu las bien vu au lycée, Eléonore En sixième, tu étais parmi les meilleures en français et il y en avait peu. Il faut voir le nombre délèves qui ne maîtrisent pas leur propre langue, arrivés à ce stade Vois-tu, jaimerais me situer comme lune des gardiennes de lhéritage littéraire de nos ancêtres les plus célèbres. Jai une telle admiration pour eux Personne na jamais fait mieux jusquà présent. Je suis une fervente adepte de Jean dOrmesson et de ces quelques autres, qui tirent la sonnette dalarme pour dénoncer que notre belle langue tend à perdre ses lettres de noblesse. Déjà, je suis atterrée à chaque fois, lorsque je lis les courriers que nous envoie Lucia, ta cousine. Cousus de fautes Elle vient pourtant dentrer à hypokhâgne ».
Mon Dieu ! Quand je me souviens de tout ce quelle me disait, ma mère, jen ai immédiatement les larmes aux yeux Et je jure bien que si ce nétait pour elle, par respect pour sa mémoire, jirais les trouver, moi, ces crétins dodieux éditeurs ! Pour leur dire ce que je pense ! Je prendrais avec moi leur maudite réponse, et je la déchirerais devant eux, cette lettre qui a tant fait souffrir maman ! Même celle que je viens de recevoir du dernier éditeur, à qui elle avait sans y croire et dans un ultime sursaut adressé ses manuscrits Et sur laquelle brillent enfin ces mots qui auraient été magiques pour elle, et quelle ne pourra jamais lire, malheureusement : « Nous avons le plaisir de vous informer que vos manuscrits ont été retenus pour publication ». Et je leur en jetterais avec force tous les morceaux au visage, en crachant dessus !
Parce que moi, je me suis toujours intéressée à ce quelle écrivait, ma mère. Et pas seulement parce que je suis sa fille. Forcément, quand on aime lire autant que moi Dailleurs, jai toujours été sa première lectrice. Elle me faisait lire tous ses chapitres, dès quils étaient achevés Et elle attendait ensuite mon verdict. Bien sûr, pas tout de suite, seulement quand jai eu douze ans. Et dès quinze ou seize ans, mon jugement se faisait de plus en plus objectif Je nhésitais pas à donner mon point de vue sur ce que je jugeais être les points forts et les points faibles de ses textes. Cest dailleurs ce quelle voulait, maman. Elle maffirmait que je lui étais dautant plus précieuse, et que cétait lui rendre service. Jétais devenue très critique Je pense même que cest ce qui ma donné lidée de mon futur métier. Critique littéraire Comme ça, je pourrais écrire de nombreux articles sur les livres de maman, et aider des auteurs dans son cas. En quelque sorte, la venger plus tard
Donc, ma mère mécoutait souvent et réécrivait certains passages. Cest fou, ce quelle a pu peaufiner ses textes ! Elle les reprenait sans cesse. Elle nétait jamais satisfaite. Une de ses formules préférées, pendant quelle travaillait : « La perfection nest pas de ce monde, et cest parfois aussi bien. Mais quand on pratique un art, on doit être perfectionniste, ou alors sabstenir. Lart est égoïste, il demande beaucoup Il faut tout lui donner. Cest la seule façon den obtenir satisfaction en retour. Cest dailleurs à ça, quon reconnaît le véritable artiste ». Une chose qui lui plaisait aussi énormément, cest que je donne ses récits terminés à lire à mes amis du lycée. Jemmenais ensuite ceux-ci à la maison, pour quils lui fassent leurs commentaires. Nous passions ainsi tous ensemble des après-midis entiers à commenter ses romans, à les analyser. Cétait passionnant, nous étions tous épris de littérature. Durant ces moments-là, maman revivait, exultait, oubliant pour un temps ses tracas dauteur non reconnu. Dautant que mes amis appréciaient totalement ce quelle écrivait et lui assuraient quelle serait un jour connue. Certains dentre eux étaient également ses élèves, puisquelle était prof de dessin dans mon lycée. Cest, du reste, grâce à sa profession, si elle avait beaucoup de temps libre pour écrire. Maman me disait souvent : « Tu vois, Eléonore, les jeunes aiment ce que je ponds La plupart des moins jeunes aussi, dailleurs. Tu sais que je donne mes textes à lire à certains de mes collègues Je suis donc certaine que mes romans plairaient aux ados et aux adultes. Mes livres se vendraient forcément bien Et dire quaucun éditeur ne veut me publier ! ». En général, ça, cétait les jours de désespoir, quand elle venait encore de recevoir une réponse négative
Et pourtant, oui, cest vraiment bien, ce quelle a écrit, ma mère ! Jai été sa première admiratrice. Son imagination féconde et étrange, sa façon de raconter, me surprenaient toujours. Jaimerais pouvoir écrire comme elle Evidemment, jai mes préférences. Certains de ses textes me parlent plus que dautres, certains me laissent perplexe, ou encore me touchent beaucoup moins. Mais ça, cest normal, cest toujours ce que je ressens dans nimporte laquelle de mes lectures, auteur connu ou non Nempêche que jestime que ma mère a beaucoup de talent ! Un réel talent décrivain Pas comme certains, qui se prennent pour tels, simplement parce quils jouent du stylo ou du clavier, et quils sortent un nombre impressionnant de feuilles de leur imprimante. Aligner des mots, ça, tout le monde peut le faire ! Cest la première chose quon nous apprend à lécole Je nai peut-être pas vraiment la qualité pour en juger, et sans doute pas assez de pratique, mais vu que la matière où je suis la plus forte, cest justement la littérature, et que je lis énormément, il mest donc possible de comparer, danalyser, tout en demeurant objective Dautant plus quil y a une chose qui savère absolument certaine : maintenant, je peux être sûre de ne pas mêtre trompée, puisque ceux qui ont pendant si longtemps ignoré maman veulent à présent lui publier tous ses textes ! Ça, cest bien une preuve irréfutable !
Elle qui était constamment en quête de reconnaissance, me confiait souvent avec un extrême désarroi : « Malheureusement, ma petite fille, un auteur nexiste, ne prend sa vraie dimension, que lorsquun éditeur lui donne droit de parole Cest la seule façon quil a de devenir crédible. Sans léditeur, lauteur nest rien. Et puis, à quoi sert-il décrire, si personne ne vous lit ? Alors, tu comprends, Eléonore, pour linstant, cest comme si mes textes nexistaient pas. Je suis un fantôme qui tente vainement de se matérialiser ». Ô, tous ces souvenirs qui font mal toutes ces paroles de ma mère, qui résonnent à présent dans ma tête Bande de salauds déditeurs ! Vous ne pouviez pas vous décider avant ? Honte sur vous, qui lavez fait mourir à petit feu, qui lavez amenée à se suicider par désespoir ! Oui, je vous hais de toutes mes forces ! Je vous haïrai jusquà la fin de ma vie ! Et encore davantage, ceux qui lui avaient fait miroiter une publication Ceux qui devaient lui adresser un contrat qui nest jamais arrivé Ceux qui lui en ont pourtant signé un, mais qui nont finalement jamais sorti son ouvrage Cest ceux-là, les pires ! Parce quà chaque fois, maman reprenait espoir, elle pensait voir la fin du calvaire, la reconnaissance de son travail. Et tout sécroulait, tout était à recommencer !
Par exemple, il y en avait eu un qui lui avait envoyé un e-mail lui annonçant quil voulait publier son avant-dernier roman Quil allait lui adresser le contrat sy rapportant. Mais le contrat ne lui a finalement jamais été envoyé, tout simplement parce que ma mère, qui a bien eu raison, ne voulait pas que ce soit la femme de léditeur qui réécrive tout un chapitre à sa place Et quand je pense à cette garce déditrice, surtout La présidente des éditions du Manoir. Celle avec qui maman travaillait en dernier. La pire, celle-là Espagnole dorigine Ferra, quelle sappelait. Une vraie folle ! Une fieffée menteuse, et malhonnête, en plus Faut voir comme elle a fait marcher maman. Un an et demi, quelle la menée en bateau Et que je tappelle, en flattant ma mère En lui disant quelle aimait tout ce quelle avait écrit. Ses trois derniers romans, quelle lui avait retenus Maman était enfin tranquille, à ce moment-là. Elle avait reçu les trois contrats, elle voyait enfin le bout du tunnel Et pourtant, parallèlement, déjà, elle commençait à douter de la Ferra Parce quil avait fallu les lui réclamer plusieurs fois, les contrats promis ! Ensuite, ça avait continué à être désastreux Les corrections expédiées par la poste, ou par e-mails et télécopies, posaient toujours problème. Où elles narrivaient pas, et il fallait faire des relances incessantes, où lorsquelles finissaient par arriver, ce nétaient pas les bons textes et ils étaient incomplets Plusieurs fois, la Ferra fit le coup daffirmer avoir fait lenvoi, mais cétait du pipeau. Elle prétendait ensuite que ce devait être de la faute de la poste Ma mère sarrachait les cheveux, elle en était malade ! En fin de compte, elle na jamais reçu le dernier bon à tirer, le BAT, comme on dit, celui quelle venait de finir de corriger et qui aurait dû être donné à imprimer. Mais cétait fait exprès Léditrice faisait tout trainer sciemment. Elle nétait plus en mesure de sortir le moindre ouvrage, elle devait de largent à tous les imprimeurs Aucun ne voulait plus travailler pour elle. Maman la su après. Des auteurs déçus lui avaient écrit pour la mettre en garde Certains se trouvaient dans le même cas quelle, dautres, qui avaient pourtant été publiés, navaient jamais reçu aucun droit dauteur, tandis que dautres encore se plaignaient davoir participé financièrement pour rien. Aux abois, léditrice allait jusquà recruter des auteurs payants En dernier lieu, une plainte avait même été déposée contre elle et la police venait de lui saisir son matériel. A ce stade, les éditions du Manoir nexistaient quasiment plus Nul doute que cette dernière expérience encore plus malheureuse, nait achevé ma pauvre maman, la poussant au suicide !
Ainsi donc, un mauvais sort en a décidé, ma mère sera publiée à titre posthume De toute manière, en France il faut souvent être mort pour être reconnu. À se demander si on ne la publie pas maintenant que parce quelle sest Alors, ma vie durant, je memploierais à faire honorer sa mémoire. Jessaierai dêtre pour elle, ce que Max Brode a été pour Kafka Et quand je pense que cest ce quelle me confiait souvent, en riant dun rire amer et désabusé, ma pauvre chère maman Elle me disait : « Tu sais, Eléonore, jaurais peut-être la chance, moi aussi, dêtre publiée à titre posthume, après tout ! Ce sera toujours mieux que rien ! Remarque, ça me fera une belle jambe, une fois que je serai là-haut ! ». Elle ne croyait, hélas, pas si bien dire, la malheureuse femme Le destin est parfois si cruel, il est là où on ne lattend pas. Maintenant, je le sais, et lavenir me fait peur
Je tournais les talons, mapprêtant à sortir du café, lorsquil me rappela pour me dire :
« Au fait, vous êtes au courant, pour Clémence ? Interdite, je revins sur mes pas et lui demandai :
Non Il lui est arrivé quelque chose ?
Si on peut dire !... Elle est revenue Vous saviez, je suppose, quelle avait quitté Alexandre et quelle était repartie en France ? Eh bien, ça na pas gazé avec son nouveau copain Alors, sa mère et elle ont débarqué à La Réunion il y a deux jours, pensant retrouver Alexandre chez qui elles se sont tout de suite rendues. Malheureusement pour elles, il nétait plus là, il avait déjà pris lavion pour la Nouvelle-Calédonie Elles ont dû se trouver bêtes, évidemment ! Cest certain quelles ne devaient pas sy attendre Mais après tout, à chacun son tour de se faire avoir ! Ce nest que justice. Enfin, cest ce que je pense personnellement Alors, elles sont allées à lhôtel Elles y sont dailleurs toujours. Elles se sont octroyées deux semaines de vacances. Et daprès ce que jai cru comprendre, cest la mère de Clémence qui offre le voyage. Elles repartent en fin de semaine prochaine Sûr que Clémence doit lavoir mauvaise ! Elle doit amèrement regretter son coup de tête. Ou plutôt, son coup de foudre ! Ah, ces coups de foudre La plupart du temps, ce ne sont que des feux de paille !
Revenue de ma stupéfaction, je répondis :
Eh bien dites donc, alors ! Quelle histoire Je nen reviens pas ! Elles sont à Saint-Denis ?
Ah, non Tant quà faire, elles ont préféré les plages Elles ont choisi le Novotel de Saint-Gilles. Dailleurs, jy vais demain leur rendre une petite visite. Si vous voulez venir, je vous y emmène avec plaisir
Merci Cest très gentil, mais demain cest impossible. Je verrai ça un autre jour. Maintenant que je sais où elles se trouvent ».
Jétais prête à men aller, cette fois pour de bon, lorsque lidée, la bonne, la seule du reste à avoir dans mon cas, me fit lui lancer dune traite :
Sauf quen ce moment jai un boulot monstre, et que je ne crois pas que je pourrai me rendre à Saint-Gilles avant longtemps Or, il se trouve que jai quelque chose à remettre à Clémence Comme vous allez la voir demain, je souhaiterais que vous lui remettiez, si ça ne vous dérange pas Je vous en remercie davance ! ». Et en même temps, je sortis rapidement le gros carnet de mon sac
Pour éviter toute indiscrétion, javais pris soin de lemballer et den faire un paquet. Je le déposai aussitôt sur la table de lami de ceux que je ne connaissais pas, sous son regard empli à la fois détonnement et de curiosité. Puis, comme javais peur quil nouvrit la bouche, je me suis sauvée vite fait ! Après tout de même, un au revoir enthousiaste, et de nouveaux remerciements Suite à quoi je me suis sentie vraiment soulagée !
Et cest donc de la sorte que je me suis débarrassée de souvenirs qui ne me concernaient pas Tout était maintenant dans le bon ordre, ils allaient revenir à la vraie destinataire. A celle qui avait déclenché la rédaction de ce journal. Jimaginais sa tête en le recevant Elle ny comprendrait rien, et ne saurait sans doute jamais qui était la mystérieuse femme qui le lui avait fait parvenir Et moi, je ne saurai sans doute jamais non plus ce quelle en ferait, ni ce quelle déciderait après lavoir lu
Souvent, lorsque je repense à cet épisode de mon existence, je ne peux mempêcher de constater en grimaçant une sorte de sourire un peu amer, que cest bien en effet une véritable « Comédie humaine » que lon vit tous les jours ! Avec ses « Jeux de lamour et du hasard »