
TEXTE DE QUATRIEME DE COUVERTURE
On se souvient du fait divers relatant la disparition dun certain médecin acupuncteur de la région de Caen, disparu soudainement sur un voilier loué à Saint-Malo en août 1999
Le praticien était accompagné de ses deux jeunes enfants. Laffaire fit alors grand bruit et prit des allures de feuilleton durant des semaines, à la radio et la télévision.
À ce jour, cette disparition compte parmi les énigmes du vingtième siècle. Malgré de nombreuses recherches, on ne sait toujours pas ce qui sest réellement passé dans cette famille
Le roman, même sil nest que fiction, retrace cette sombre histoire en sappuyant sur les faits réels. Il en donne une certaine version, notamment sur ce qui aurait pu arriver à la femme du médecin, dont on retrouva des traces de sang au domicile des époux, ainsi quaux deux enfants. Puisque le crâne de la fillette fut un jour remonté dans les filets dun chalutier
Une histoire mystérieuse et troublante, pleine démotion. Un drame passionnel
Pour lecteurs sensibles et curieux.
CHAPITRE I
Ce samedi-là, soit le vingt-huitième jour dun mois daoût ensoleillé de lannée 1999, à Tilly-sur-Seulles où il demeurait, le docteur Yvan Malard ne changea rien à ses habitudes. Il fit comme de coutume
En fin de matinée, il partit donc au café-tabac du village avec ses deux enfants, Camilla, six ans, et Marcus, cinq ans, quil venait de prendre au sortir de lécole ; il sy rendait de temps à autre pour se détendre, seul ou non. Consommateur invétéré de cigarettes et lecteur assidu de certains magazines, ce bistrot plutôt tranquille et discret lui avait tout de suite convenu. Dans cet endroit un peu retiré de campagne, il se sentait à laise, et cétait devenu lun de ses lieux favoris. Resté un peu sauvage, il fuyait toujours le monde lorsque son emploi du temps le lui permettait. Arrivé dans le bistrot, le docteur sinstalla comme toujours à la même table, tout au fond de la salle
Et acheta comme à chaque fois, cigarettes, journaux et magazines, quil feuilleta en buvant des cafés crème. Pendant ce temps-là, ravis et pleins denthousiasme, ses enfants jouaient à dinterminables parties de baby-foot ou de flippers. Seulement, ce samedi-là, le docteur Malard avait bien du mal à rester calme, à se concentrer sur ce quil était en train de lire. Parce quaujourdhui, il savait parfaitement quil ne parviendrait jamais à se détendre, bien au contraire
Et les mégots sentassaient dans son cendrier sans quil sen rendît compte. À peine une cigarette terminée, quil en reprenait une autre
Cest quil était très préoccupé, extrêmement soucieux ; plus que cela, même : il était carrément paniqué. Finalement, les jours avaient passé à une vitesse folle
Et le jour « J », ce jour tant espéré, tant attendu, arrivait à grands pas ! On y était presque
Le jour où tout allait se jouer, où tout devait se jouer. Alors, bien quil en fût extrêmement satisfait et soulagé, plus le moment se rapprochait, et plus il avait peur
Aussi le docteur Malard ne tenait-il plus en place, tenaillé par une nervosité grandissante dont il nétait plus maître ; mais en même temps, une grande joie lempêchant de craquer le submergeait, à lidée que sa vie allait enfin changer, et cette fois, dans le bon sens. Son cerveau en ébullition ne cessait de travailler, tandis quil semblait impassible, assis sur la banquette un peu inconfortable du café. Il regardait tout sans rien voir, ses mains soignées dorfèvre de la chair pétrissant nerveusement les pages des magazines, et qui seules le trahissaient. Si le docteur était aussi paniqué, cest quil songeait à ces derniers jours. Il se remémorait avec inquiétude, tristesse et lassitude les tout derniers évènements. Des évènements qui entravaient quelque peu la bonne marche de ce quil avait entrepris
Début août, il sétait enfin décidé à prendre la grande décision, celle qui lengagerait pour le restant de sa vie. Mais seulement après lavoir longuement mûrie, durant des jours et des jours. Cétait donc pour lui une décision dune importance capitale, dune extrême gravité. Une décision devenue dailleurs absolument irrévocable, et à laquelle, hélas, Marion, sa femme, refusait toujours dadhérer. Bien quil ait pourtant tout essayé depuis des mois pour la persuader, pour la convaincre, mais en vain
Elle continuait à ne vouloir rien entendre. Bien sûr, il le comprenait, elle avait deux enfants dun premier mariage qui vivaient chez leur père, et quelle ne voulait pas laisser derrière elle
Mais lui aussi, était le père de deux grands fils issus dune précédente union et auxquels il tenait également beaucoup ! Seulement, il estimait quils étaient suffisamment grands et bien entourés, pour ne plus avoir besoin de lui trop fréquemment. Il trouvait donc quil devrait en être de même concernant les enfants de sa femme. Et puis, par la suite, rien nempêcherait quil fasse venir toute la tribu au complet pendant les grandes vacances ! Comme à laccoutumée
Là où il partait, il était certain den avoir les moyens. Il faudrait, certes, prendre quelques précautions
Il ne tenait pas à ce quon sache où il se trouve. Et maintenant, voici quon y arrivait
cela y était vraiment
Le moment fatidique se précisait. Dans quatre jours, mercredi premier septembre exactement, ce serait le grand départ ! Il poserait enfin le pied sur le voilier quil avait retenu à Saint-Malo depuis le 15 août, et en avant ! Finies toutes les turpitudes
Adieu la France et tout le reste ! Tout serait joué, et définitivement ! Enfin, presque
Mais pourquoi Marion sobstinait-elle donc à ne pas vouloir le suivre ?
Peut-être pensait-elle quainsi, il renoncerait à son projet ?
Elle savait pourtant bien que ce nétait plus un projet ! Que tout était maintenant en place, bien ordonné, bien établi
Quil était trop tard pour quil revienne en arrière. Mais elle faisait la sourde oreille, continuant à ne pas vouloir y croire, ou à faire semblant ! Elle sy refusait totalement, obstinément
La politique de lautruche, lorsque ça larrangeait ! Cela lui ressemblait bien
Bien sûr, il nignorait pas quelle détestait être en mer. Quelle navait pas le pied marin et avait une trouille bleue dès que ça gîtait un peu
Depuis leur mariage, durant ces cinq dernières années, elle ne sétait forcée à laccompagner quune fois ou deux, tout au début. Ensuite, elle ne voulut jamais plus. Elle lavait toujours laissé y aller seul, ou encore, avec les enfants, lorsquils furent en âge et le souhaitaient. Mais il avait toujours su que cette situation la stressait
Et quelle tremblait à chaque fois pour Camilla et Marcus, encore si petits et vulnérables. Bref, quelle nétait jamais tranquille
Une des nombreuses raisons, sans doute, de sa nervosité croissante
Puisquelle était devenue, surtout ces derniers mois, de plus en plus nerveuse sans quil en comprenne dailleurs la raison véritable. Seulement voilà, il se trouvait que les enfants voulaient souvent laccompagner. Et lui, justement, désirait leur faire aimer la mer
Comme son père la lui avait fait aimer autrefois. Alors, à présent que lheure de ce départ tant voulu se précisait, était si proche, comment allait-il bien pouvoir sy prendre, pour obliger Marion à venir ? Cest quil lui restait si peu de temps, pour parvenir à la décider
Et « Lobliger », oui, tel était bien le mot, malheureusement ! Il faudrait certainement la forcer pour quelle réagisse, pour quelle obtempère
Il navait jamais prévu de partir seul, ça naurait aucun sens ! Ce serait comme un abandon, et tel navait jamais été son dessein. Il tenait bien trop à sa femme ! Et à ses enfants, si adorables, encore si fragiles vu leur tout jeune âge, et quil fallait protéger. Ils avaient besoin de leur père comme de leur mère, quils affectionnaient autant lun que lautre. Ses enfants, ses deux trésors
Et sa femme... Sa femme
Ah, Marion ! Son seul amour ! Il ladorait. Il laimait tellement
Plus quelle ne le pensait. Mais il ne savait pas le lui dire ni le lui montrer. Dans sa famille, on nétait guère démonstratif côté affection
Il ny avait pas été habitué. Marion devait en souffrir, cétait certain, et il en avait souvent conscience ; elle devait prendre cela pour de lindifférence
Mais là-bas où ils iraient, rien ne serait plus pareil ! Il se laisserait aller
Il ne serait plus aussi coincé, il respirerait enfin. Il naurait plus les soucis davant, il lui montrerait tout son amour ; tout cet amour si fort, si profond, quil détenait toujours au fond de lui, prêt à ressurgir avec fièvre, mais quil avait enfoui par obligation, sous le poids des trop nombreux avatars qui lavaient terrassé tout au long de sa vie professionnelle. Lempêchant du même coup de pouvoir donner libre cours à ses sentiments réels
Bientôt
Oui, bientôt, il pourrait laimer comme autrefois
Comme au tout début, au commencement de cette rencontre magique, où une fascination réciproque sopérait instantanément entre eux à chaque fois. Et tous deux pourraient à nouveau revivre pleinement leur passion, peut-être même avec plus dintensité, leur nouveau contexte sy prêtant encore davantage
Mais, si
si malgré tous ses efforts pour la décider, Marion demeurait intransigeante et butée et ne le suivait pas ?
Eh bien, il aurait beau en être désespéré, mais ne pouvant la traîner de force, il était déterminé : il partirait de toute façon. Puisque son choix était définitif et quil ne voulait ni ne pouvait plus reculer ; puisquil avait tout prévu dans les moindres détails
Et il emmènerait ses enfants ; il était hors de question quil sen séparât ; il avait assez souffert comme ça lors de son divorce, lorsquil avait fallu quil se résigne aux seuls droits de visite
Il ne voulait pas revivre le même calvaire une seconde fois. Peut-être que cela, et cela seulement, déciderait Marion, la ferait changer davis, lobligerait à venir
Elle ne supporterait sans doute pas dêtre privée de ses enfants. Dautant quelle aussi était marquée par son divorce pour les mêmes raisons
Elle préfèrerait encore partir, très certainement. De toute manière, en admettant même quelle restât dans un premier temps, sans doute par fierté, pour ne pas céder, ne pas avoir lair dabdiquer trop rapidement il était presque sûr quelle craquerait tôt ou tard, et sûrement très vite, et quelle les rejoindrait par la suite
Du reste, il sy emploierait sans répit. Cest pourquoi plus le docteur Malard voyait avec bonheur les jours senfuir, et plus il appréhendait en même temps la chose. Réalisant plus que jamais le mal quil aurait à ce que Marion changeât davis, combien elle navait vraiment pas du tout envie dentreprendre un tel voyage
Un voyage qui semblait lui paraître avec certitude comme étant une aventure par trop hasardeuse, malgré quil usât de tous les arguments possibles pour enfin chasser tous ses doutes. Dailleurs, navait-elle pas déjà acheté les cartables des enfants pour la rentrée des classes prochaine ?
Elle les avait déposés bien en évidence sur une étagère, comme pour le narguer, comme pour lui signifier quil perdait son temps à vouloir la convaincre ; que leur vie était ici, ne pouvait être que là, et quon ne pouvait déroger à certaines habitudes essentielles
Ne lui avait-elle pas également pris des rendez-vous pour tout le mois de septembre sur son carnet, à son cabinet médical de Caen ?
Comme pour le dissuader de sen aller ? Comme pour lui dire quil fallait quil reste, puisque de nombreux patients avaient besoin de lui ?
Pourtant, elle savait bien que tout cela nétait quillusoire, elle savait bien, que
Le docteur Malard venait de croiser sans le vouloir le regard du buraliste, lequel était justement en train de lobserver du coin de lil ; ce dernier détourna aussitôt les yeux discrètement, feignant de sintéresser à de nouveaux clients ; mais à part lui, aujourdhui, il trouvait lacupuncteur un peu tendu, un peu nerveux ; lui, dhabitude toujours si calme, tournait machinalement les pages des magazines dun geste un peu brusque, lair ailleurs, comme sil pensait à autre chose et ne lisait pas. Il nen fit pas lobservation, il ne se le serait pas permis, même en plaisantant, bien que le praticien fût admis au village comme quelquun de pas fier et de plutôt sympathique. Il était habitué au docteur, à ce client pas comme les autres, qui nétait jamais loquace avec qui que ce soit, mais dont les gens de Tilly-sur-Seulles, y compris lui-même, sétaient plutôt bien accommodés, respectant son espèce de mutisme bienveillant et ne sétonnant plus de ses silences ; parce que le toubib était gentil juste ce quil fallait, nhésitait pas à venir lorsquon avait besoin de ses services, avait souvent fait régresser certaines maladies avec ses petites aiguilles, (alors quon avait essayé sans succès bien dautres traitements auparavant) et ninsistait jamais si lon avait du mal à le payer ; et cétait là le principal, cétait même plus que ce que les gens attendaient. En outre, tous les villageois avaient pu constater que sa femme et lui étaient la discrétion même, ce qui plaisait plutôt dans ce petit coin de France où une certaine pudeur était de mise ; quant à leurs enfants, tout le monde les aimait : ils étaient aussi mignons que bien élevés. À cause de tout ceci, le docteur avait de quoi être bien accepté par tout un village, et même respecté
Yvan Malard, qui avait aussitôt repris le fil de ses pensées, à cet instant précis était en train de se dire : « Mais enfin
Je ne comprends pas ! Pourquoi Marion ne veut-elle pas tirer un trait sur une vie qui lennuie, puisque je lui en donne justement loccasion ?
Je me rends bien compte, contrairement à ce quelle pense, quelle ne sépanouit plus
Que depuis environ deux ans, elle ne trouve plus de goût à cette « routine » qui est devenue la sienne, comme elle dit. Emmener chaque jour les enfants à lécole, aller les chercher, soccuper des courses et du ménage, et venir trois fois par semaine tenir le secrétariat de mon cabinet de Caen, ne la satisfont plus. Je lai vue petit à petit déprimer
Et voici que maintenant, elle qui naspirait pourtant quau calme et aux plaisirs champêtres, elle qui détestait la vie citadine, ne trouve plus plaisir non plus à habiter dans un petit village
Même si elle avait tout dabord adoré notre maison du hameau de Juvigny, dans ce charmant village quest Tilly-sur-Seulles
À lépoque, pourtant, les rénovations apportées à cette ancienne bergerie pour la transformer en habitation fonctionnelle semblaient la combler de joie
Elle avait même accepté avec enthousiasme, alors que les travaux nétaient pas terminés, quon y fasse notre repas de mariage avec la famille et les amis
Notre mariage
Le 16 juillet 1994
Cinq ans déjà ! Cest si loin
Ah, cette belle journée, tous réunis à table à lombre du pommier !
Et lorsquelle avait emménagé définitivement dans notre maison enfin prête, elle était toujours aussi enchantée
Je la revois encore, toute excitée, riant de plaisir. Découvrant tout avec une ineffable joie. Visitant chaque pièce avec grand enthousiasme
Même par la suite, durant les premières années, je ne lavais jamais vue une seule fois sennuyer. Elle trouvait alors toujours tout et nimporte quoi le plus charmant du monde
Les balades à vélo le dimanche dans la campagne environnante, le long de la Seulles où lon se baigne lété
Juste à côté de la maison ! Les pique-niques, les grillades en plein air
Et les bains de soleil en juillet et août sur les plages de Saint-Malo
Seulement, voilà, cétait au début
». Et cétait bien après que tout avait changé, ainsi quavait pu le constater Yvan Malard, continuant dy penser. Petit à petit, insidieusement, un certain ennui sétait emparé de Marion, semblant la ronger de lintérieur. Et plus grand-chose ne semblait lintéresser ; hormis peut-être, malgré tout, les trois jours par semaine où elle venait rejoindre son mari au cabinet médical. Il est vrai que là, elle nétait plus tout à fait la même : elle redevenait affable, souriante, semblant revivre ; dailleurs, tous les patients lappréciaient. Le docteur sétait alors dit que la ville semblait maintenant mieux lui convenir que la campagne. Sans doute aussi, parce que laménagement de leur maison navait pu être continué, faute dargent
Leur intérieur, pourtant meublé et décoré à lancienne comme ils lavaient tous deux souhaité, était néanmoins rudimentaire, manquant de réel confort. Dautant que la Seulles, cette rivière toute proche, trop proche, y était également pour quelque chose ; aussi charmante et agréable quelle fût, elle apportait aux riverains pas mal dinconvénients. Notamment, une humidité permanente dans la maison, qui obligeait à protéger les appareils ménagers en les isolant ; comme le réfrigérateur, par exemple, installé sur cales
Avec, en prime, une moisissure obligatoire sur tous meubles et tissus, ainsi que sur certains murs recouverts de salpêtre par endroits. Doù, une odeur persistante de moisi dans toute lhabitation
Et puis, il y avait de surcroît les inévitables rats venus de la rivière, et qui saventuraient parfois dans la maison, en quête de nourriture
Mais il ne fallait surtout pas mettre de « mort-aux-rats », par peur dempoisonner leurs deux chats, qui, eux, réussissaient parfois à attraper les rongeurs, quon retrouvait alors occis dans lune des pièces. Ce qui provoquait à chaque fois une certaine panique chez la mère et les enfants
Tout ceci avait évidemment de quoi faire déprimer nimporte quelle ménagère. Marion ny échappait pas. Elle navait sans doute pas évalué à juste titre tous ces inconvénients, en acceptant de venir habiter là. À présent, elle devait sûrement déchanter
Certainement une autre des raisons de sa nervosité. Et le docteur Malard sen voulait amèrement de faire vivre ainsi sa femme et ses enfants, dans lébauche de ce quil avait souhaité être un paradis. Malheureusement, ses revenus nétaient pas suffisants ; ils ne lui permettaient pas de pouvoir apporter dautres rénovations, qui seraient beaucoup trop coûteuses ; les précédentes, déjà énormes, nétaient même pas fini de payer et tiraient très dur sur ses finances
Ni de les emmener ailleurs
Pas plus que doffrir à sa femme les services dune employée de maison, comme elle le souhaitait et laurait mérité
Mais Marion le savait bien. Et pour cause : lorsquelle travaillait au cabinet médical, cétait à elle que les patients réglaient le montant de leur consultation. Elle tenait à jour la comptabilité du cabinet sur son ordinateur ; elle connaissait parfaitement les recettes et les dépenses, ainsi que le maigre bénéfice qui en résultait
Elle nignorait donc pas non plus que depuis plusieurs années il était harcelé par les caisses sociales
La CARMF et lURSSAF le poursuivaient parce quil refusait de payer ses cotisations. Sil refusait, cest quil ne le pouvait pas, elle navait pu que le constater. Alors, depuis le temps quil ne les payait plus, évidemment, leur montant avait atteint une somme exorbitante
Si exorbitante, quil lui était devenu tout à fait impossible de les honorer. Elle le savait aussi, et ils en avaient dailleurs parlé plusieurs fois sans trouver de solution. Et, le pire, cest quà présent, on le menaçait de saisie. Ça, elle le savait également
Létau se resserrait, il était pris à la gorge. Marion, très certainement, devait énormément sangoisser en y pensant ; et il était plus que certain quelle devait en avoir assez dune telle situation
Yvan Malard se sentait donc acculé, pressé comme un citron. Il ne savait pas du tout comment sen sortir et vivait perpétuellement avec cette épée de Damoclès au-dessus de la tête. Son caractère, déjà plutôt renfermé, en avait encore pris un coup supplémentaire et ne sen était que plus accentué. Mais comment aurait-il pu satisfaire ce paiement ? Il avait beau avoir une assez bonne clientèle, avec les impôts, les charges de toute sorte lassaillaient de toute part
Et cela ne lui laissait à la fin du mois que tout juste de quoi pouvoir subvenir à peu près décemment aux besoins des siens. Il était évident quil se fût trouvé un peu plus à laise sil navait eu à verser une pension alimentaire pour ses fils. Mais à peine plus
Tout cela, Marion le savait bien, se répétait le docteur. Alors, pourquoi saccrochait-elle à de léphémère ? À du dérisoire ?
Alors quil avait trouvé une solution, « la » solution, et quil lui proposait du solide, du vraiment fiable ?
De quoi se refaire, de quoi tout recommencer ? À quarante-cinq et quarante-trois ans, ce nétait pas trop tard, mais il était grand temps
De quoi réaliser tout ce à quoi il tendait depuis toujours, et en rendant tout le monde heureux ? Ils vivraient tous dans un pays magnifique, merveilleux, où il fait toujours beau et chaud. Où la végétation est exubérante et ses parfums subtils et voluptueux
Où les plages étincelantes de blancheur sous un soleil toujours présent, offrent leur sable velouté et lombre de leurs cocotiers se reflétant sur une mer tiède et transparente
Où lon peut nager, se bronzer, et faire du bateau toute lannée. Où les gens vivaient simplement et avaient lair plus gai
Avec qui il devait donc être plus facile de nouer dagréables relations amicales et bon enfant, sans arrière pensée aucune
De vraies relations, doù toute hypocrisie serait bannie et avec qui la vie deviendrait un bonheur permanent et durable. Et surtout, où on le laisserait pratiquer la médecine selon ses aspirations
Une médecine qui donnerait de bien meilleurs résultats quici, il en était certain ; puisquil pourrait se servir, comme il lavait toujours désiré, de médicaments non autorisés en France. Et quand bien même, si, sur place, il se trouvait une autre opportunité intéressante à saisir
Il pourrait néanmoins pratiquer occasionnellement ses séances dacupuncture, renforcées dun traitement à sa façon. Parce quen tant que médecin généraliste et acupuncteur, il avait mis au point une thérapie quil jugeait sans faille : mais cétait avec ces médicaments interdits, quil avait fait venir de Suisse et de Belgique
Et on avait tôt fait, alors, de le remettre en place, pour « Exercice illégal de la pharmacie ». « De toute façon, tout a mal commencé pour moi dès le début », se souvint le docteur Malard avec amertume. « Déjà, ma thèse navait pas eu très bon accueil, et je voyais bien que mes pairs la dédaignaient poliment
Dailleurs, cest bien pourquoi javais préféré quitter le milieu hospitalier et minstaller avec un autre médecin. Là, je pensais être enfin tranquille pour exercer selon mes souhaits
Mais non ! Il a fallu que, là encore, on ne me foute pas la paix ! Et ma réputation de toubib en a pris forcément un sale coup : le Conseil de lOrdre des médecins mest tombé dessus et ma suspendu trois mois, pour des pratiques soi-disant peu orthodoxes ! Cétait un comble ! Alors que mes patients, eux, étaient satisfaits
« Nest-ce pas surtout ça qui compte ? Parvenir à soigner ses malades avec un résultat positif ? Les soulager, et même, souvent, les guérir ?... « Des reproches, toujours des reproches
et injustifiés ! On vous juge, sans même vouloir approfondir ! Sur la forme, et non sur le fond ! « Franchement, il ny a vraiment quen France quon est aussi sectaire, aussi conservateur, aussi retardataire ! Eh bien, moi, je dis : vive une médecine libre, lorsquelle savère bonne, non dangereuse et quon en a toutes les preuves ! Après tests et résultats concluants, naturellement
« En tout cas, ce nest pas étonnant, finalement, que beaucoup partent ailleurs ! Là où on nous laisse notre libre arbitre, dans la mesure où il est reconnu que ce quon fait est un bien pour la société. Et surtout, là où les charges de toutes sortes ne viennent pas nous enfoncer un peu plus, mais où, au contraire, on reçoit bien souvent de précieuses aides financières
« Voilà pourquoi je veux partir à tout prix ! Jen ai plus quassez de tous ces tracas, cest devenu intolérable ! Invivable
« Bon sang ! Marion devrait pourtant comprendre que ce ne pourrait être que bénéfique pour nous tous
Envolée, alors, sa nervosité, jen suis certain ! Elle naurait plus didées noires et plus besoin de recourir à certains dérivatifs
« Comme ces séances de relaxation par hypnose, où elle se rend maintenant de plus en plus fréquemment
Quelle bêtise ! Quelle dépendance ! Je ne le supporte pas, ça mexaspère ! Cest vrai, ça ! A-t-on idée de se laisser manipuler de la sorte ! Daccepter de nêtre quun pantin entre les mains, de
. de
. qui sait ? Peut-être un charlatan ! Cest carrément contraire à mes principes. Jai beau être un peu marginal dans ma profession, jai malgré tout certains principes, et il y a tout de même des limites ! « Évidemment, ça lirrite que je le lui fasse observer
Elle le sent comme une intrusion, comme un acte de phallocrate autoritaire dans ses choix personnels ; alors que cest le médecin qui parle et qui essaie de la préserver
Mais elle ne le voit pas ainsi, et plus je critique, et plus elle est nerveuse. Et plus elle court chez son hypnotiseur ! « Le cercle vicieux
« Jai sans doute tort. Mais quand même, cest bien la preuve que ça ne va plus. Même entre nous
« Parce que notre couple, il faut bien le reconnaître, nest pas au mieux de sa forme depuis déjà un certain temps... « Quand je pense à nos premiers ébats amoureux
Si intenses, si passionnés ! Alors quà présent, ils sont de plus en plus espacés, de plus en plus plats, de plus en plus fades
Les plaisirs du lit sont devenus rares. Dailleurs, depuis plus dun mois maintenant, ils nexistent même plus
Plus de ces câlins affectueux, qui nous rapprochaient tant
De la faute à qui ?
« Ça me rend malade, ça me rend fou. Fou de douleur ! Et Marion est loin de sen douter, jen suis pratiquement sûr
« Mais comment avons-nous pu en arriver là ? « Pourtant, ça ne vient pas de moi, jen suis certain
ça ne se peut pas. Non, vraiment, je ne le pense pas. Pour Marion, je nen sais rien, mais quant à moi, je suis toujours amoureux comme au premier jour
Ce jour merveilleux de notre coup de foudre
« Oui, ce fut bien un coup de foudre, comme il en arrive peu souvent
Nous éprouvions alors une telle attirance physique ! « Pourquoi, maintenant, est-elle ainsi avec moi ? Aussi indifférente, aussi froide ?
Est-ce vraiment ma faute ? Pourquoi ne me comprend-elle plus ? Pourtant, elle devrait bien voir que je laime, quelle mattire toujours autant
Elle est si belle ! Jaime tout, en elle. Son visage si romantique
le bleu de ses yeux, ses épais cheveux noirs
Son corps mince et souple aux formes épanouies, à la silhouette harmonieuse
Ses sourires et ses rires
sa douceur et sa patience, sa sensibilité et sa gentillesse
En fait, elle a bien des qualités et je lui trouve peu de défauts
« Après mon premier échec sentimental, cétait un vrai miracle. Une rédemption ! « Mais je narrive pas à lui parler, à le lui dire
Jen ai pourtant souvent envie
Je ne suis quun idiot ! Cest pourtant sans doute ce quelle attend. Toutes les femmes attendent quon leur parle, quon le leur dise
Elles nattendent que ça. Je sais
Je le sais bien ! « Je sais, mais je ne peux pas. Le parfait crétin
« Cest vrai, que je suis trop renfermé
Lintroverti, cest moi ! « Lours Malard, la gueule en pétard ! », comme me charriaient mes anciens copains carabins
« Mais, ailleurs
Ailleurs. Oui, ailleurs, je le pourrai ! Tout sera différent. « À moins que ça ne serve plus à rien et que je ne lui plaise plus
Puisque ça na plus lair réciproque. Mais pourquoi en serait-il donc ainsi ?... Quai-je bien pu faire
ou ne pas faire ? Quaurais-je pu provoquer dirrémédiable sans men douter ?... Ce ne serait pas ce départ, tout de même
Non
cela remonte bien avant
« Parce quil est certain que cela fait longtemps maintenant que nos relations se détériorent. Je vois bien que Marion invoque de plus en plus fréquemment tous les prétextes possibles : tantôt un mal de tête, tantôt une grosse fatigue ; il y a toujours quelque chose
Je ne suis pas dupe, je vois bien quelle est lasse de tout, y compris de moi
« Il ny a que les enfants qui aient droit à toutes ses faveurs
Mais ça, cest tant mieux ! Je ne suis que trop content que ma deuxième femme soit aussi maternelle
». Yvan Malard sarrêta un instant dans sa diatribe, dans son monologue intérieur, afin de donner quelques pièces à Camilla venue lui en réclamer pour continuer ses parties avec son frère. Puis il reprit le cours normal de ses pensées. « Ce ne serait tout de même pas cet hypnotiseur ?
». Pourquoi allait-elle de plus en plus souvent à ses séances ?
Cet homme, lui, en faisait ce quil voulait, lorsquelle était endormie. Pourquoi acceptait-elle cette dépendance-là et pas la sienne ?
Des séances de relaxation ! Des séances de relaxation
Mon Dieu, mais de quelle sorte ?
Quest-ce quil en savait, après tout ? Et puis, pourquoi Marion était-elle aussi pressée dy aller à chaque fois, hein ?
Et pourquoi, surtout, nétait-elle pas ensuite complètement sereine en revenant ? Bien relaxée, elle aurait pourtant dû être suffisamment détendue pour accepter ses avances ? Voire même, pour les provoquer, pourquoi pas ? Autrefois, elle nétait pas si farouche
Elle nétait pas la dernière à
Il trouvait cela bizarre
Et voilà que depuis, il était devenu jaloux de tous ceux qui croisaient le regard de sa femme ! Et cela aussi, ça énervait Marion. Jaloux et ombrageux, lorsquil la voyait sourire à dautres hommes
Nimporte lesquels : ses clients, les jeunes gens du village, et même leurs amis communs !
« Mais je ne veux pas la perdre, je ne le supporterai pas ! Je laime trop ! Il faut quelle vienne ! », sécria intérieurement le docteur avec fièvre. « Il faut que nous partions définitivement, une fois pour toutes
Quelle me suive et quon nen parle plus
Quon tire un trait sur tous ces gâchis, sur tous ces ratages !
Quon laisse derrière nous toutes ces *****s qui nous pourrissent la vie, qui nous détruisent à petit feu, qui nous étouffent
« De lair pur ! Ailleurs, jen suis sûr, on se retrouvera comme au début
De lair ! Jai besoin dair. Jai besoin de respirer, et Marion aussi
« Il faut absolument que je parvienne à lui faire comprendre que cest la seule solution pour nous tous
». Le docteur Malard levant la tête, sentit sur lui lil légèrement étonné du buraliste ; il réalisa quil manipulait depuis assez longtemps les magazines de façon machinale, en regardant ailleurs, et quil devait avoir un air inhabituel le rendant étrange aux yeux du commerçant. Il consulta sa montre. Il était temps de rentrer. Il appela ses enfants et après quil eût réglé sa consommation sans un mot à lhomme derrière son comptoir, tous trois sortirent sans prononcer une parole. Habitués au silence de leur père quils adoraient, Camilla et Marcus ne disaient jamais grand-chose en sa compagnie. Le dialogue avec lui nétait pas nécessaire ; à ses comportements et ses regards, ils ressentaient son affection. Ils étaient surtout heureux quil soit avec eux et que dans la rue il les tienne affectueusement par la main.
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