Javais dabord dîné dans un petit resto où je me rends quelquefois. Et vers les vingt-et-une heures passées, je me suis retrouvée assise sur lune des banquettes du Roland Garros Une heure après, je commençais à trouver le temps long ; rien ne se passait dintéressant concernant ce qui mamenait là Je baillais comme une carpe, lenvie de dormir me gagnait. Jétais prête à lever le camp, lorsquune idée me vint Je fis signe au barman. Je le connaissais un peu, jétais déjà venue dans le bistrot plusieurs fois avec des amis. Il savança à ma table avec un grand sourire. Jentrais dans le vif du sujet :
« Bonsoir Je suis venue là, pensant y trouver Arnaud ou Alexandre Ce sont des habitués, je pense que vous les connaissez ?...
Un peu seulement Et comme je viens juste de revenir de congés, je sais pas sils viennent toujours ici Mais si vous voulez, vous pouvez aller demander à lun de leurs amis Celui qui se trouve là-bas, à la table près de la fenêtre ».
Trop contente, après avoir remercié, je filai tout droit voir lami en question. Assez gênée quand même, ne sachant comment my prendre, ni par où commencer Finalement, cest le plus simplement du monde que jai menti avec aplomb. Affirmant quArnaud et Alexandre faisaient partie de mes connaissances, et que je métonnais de ne plus avoir de leurs nouvelles Prêcher le faux pour savoir le vrai, sest toujours révélé être une bonne pratique !
« Eh bien, chère demoiselle, sachez que nos deux oiseaux se sont envolés à jamais ! Lun a fini par aller rejoindre en métropole sa chère dulcinée qui ne voulait plus revenir à La Réunion, et lautre, dont la sienne lavait laissé tomber, comme vous le savez peut-être, a tout largué sur un coup de tête Il a pris lavion, direction la Nouvelle-Calédonie. A lheure actuelle, il doit sy être installé Eh oui ! Nos deux amis nous ont quittés, nous ne les reverrons plus ! Pas ici en tout cas, cest fort probable ».
Eh voilà La boucle était bouclée ! Etre venue ici navait servi à rien Du moins, pas pour ce que jaurais voulu. Cependant, jen savais maintenant un peu plus et cétait le principal.
Après avoir remercié mon interlocuteur de ses informations, je déclinais son invitation à boire un pot en sa compagnie. Je navais nulle envie de mattarder. Sil mavait posé davantage de questions sur mes soi-disant relations, jaurais été mal Et puis, ce gars ne mintéressait aucunement, ce nétait pas mon genre.
Oui, je dois réagir ! Mais que faire à présent ? Ma vie à La Réunion tournait autour de Clémence Rester ici sans elle ne mintéresse plus. Dailleurs, cinq ans sur lîle, cest suffisant Jen ai fait le tour, jai vu tout ce quil y avait à voir plusieurs fois. Tous les endroits présentant le plus dintérêt, tous les sites les plus grandioses Jai un album photos rempli de clichés de Cilaos, du Piton des Neiges, du volcan de la Fournaise, du Grand Bénaré, de la Plaine des sables, de Salazie et Hell-Bourg, des Trois Bassins, de la Plaine des palmistes, de Mafate, de la Plaine des Cafres, de Bassin la PaixPour ne citer que les plus connus . Jai même pris la peine de noter, parce que je les trouve vraiment sublimes, ces quelques vers de Leconte de Lisle, que lillustre poète réunionnais écrivit à la gloire du Piton des Neiges :
« Jamais le pic glacé nentend loiseau siffleur,
Ni le vent du matin empli dodeurs divines
Qui rit dans les palmiers et les fraîches ravines,
Ni parmi le corail des antiques récifs,
Le murmure rêveur et lent des flots pensifs
Ni les vagues échos de la rumeur des hommes,
Il ignore la vie et le peu que nous sommes.
Et calme spectateur de léternel réveil,
Drapé de neige rose, il attend le soleil. »
Oui, je vais partir Donner, moi aussi, ma démission Reprendre la route. Jai un copain qui vit en Nouvelle-Calédonie, ça fait longtemps quil me propose de venir my installer. Cest le moment où jamais ! Puisque cette occasion malheureuse men est donnée
Allez, profitons-en pour mieux faire passer lamère pilule, ce sera toujours ça de gagné ! Il faut bien trouver des solutions pour ne pas se laisser abattre Et faire apparaître le côté positif sur ce qui nous arrive de catastrophique
Ce soir, pour la dernière fois ici, je vais refermer ce carnet Qui, avec mes vieux souvenirs de voyage, contient maintenant mon énorme déconvenue. Je lemporterai bien sûr avec moi A cause des souvenirs qui y sont consignés, mais également parce quil restera à jamais lunique témoin de mon amour pour Clémence. Un amour bafoué, certes, mais un amour qui a réellement existé entre nous les premières années. Finalement, ce sera comme si jemportais un peu delle avec moi
Seulement, ce carnet, il ne faudra surtout pas que je le relise trop vite Cela attiserait forcément ma souffrance, et je risquerais de le détruire sur un coup de tête !
Allez, adieu cher cahier, adieu ma vie ici ! Et vive laventure nouvelle !
Mieux vaut crâner que pleurer
Et ainsi sachevait le mystérieux carnet Il navait à présent plus de secret pour moi.
Jétais entrée par hasard, et bien involontairement, dans la vie privée dautrui. Je me fis soudain leffet dune voyeuse, et me sentis dun coup légèrement mal à laise. Pénétrer aussi brutalement dans lintimité de gens inconnus, surtout lorsque celle-ci dévoile une sorte de drame intime, représente quand même quelque chose dassez délicat
Un peu étourdie et bouleversée par cette lecture, je restais quelques minutes au fond de mon fauteuil à méditer sur cette malheureuse histoire. Je demeurais partagée A la fois je comprenais la jeune fille, tout en me mettant également à la place de ce pauvre Alexandre. Des histoires damour qui finissent mal, ce nétait pas nouveau, ça navait rien dextraordinaire, rien de surprenant. Jen savais hélas quelque chose Non, ce qui était surprenant, cétait que je me retrouve avec un carnet qui ne mappartenait pas. Que javais ramassé sous un banc, sans savoir ni pourquoi ni comment il avait pu atterrir là Et je me posais des questions.
Le dénommé Alexandre écrivait dans ses dernières lignes, quil lui viendrait peut-être lenvie de détruire sa prose sil la relisait trop vite Sétait-il tout de même relu, et avait-il jeté volontairement le témoin de son infortune ? Dans ce cas, sil tenait vraiment à sen séparer Et cela aurait eu lieu au Jardin de lEtat ?... Mais quand ? On était le dix-huit janvier 2005, et son journal indiquait le six janvier comme dernière date Questions auxquelles il me sera à jamais impossible de répondre, jen ai bien limpression
En attendant, cétait moi qui détenais ce carnet Quoi en faire ? Le restituer, mais à qui ? Son auteur lavait peut-être tout bonnement égaré ? Il semblait coutumier du fait. Seulement, jignorais tout de lui et ne pouvais donc le lui remettre Dailleurs, sil sétait finalement décidé à quitter lîle, ce nétait plus la peine que je cherche à le retrouver Et quand bien même ? Je me verrais mal lui rendre un carnet intime, qui en plus dénonçait ses malheurs Je me trouverais plutôt dans une sale position Il se douterait forcément que jai tout lu A moins que A moins que je me rende un soir sur le Barachois, au Roland Garros Je risquerais sans doute dy glaner quelques infos sur ledit Alexandre ou encore sur son ami Arnaud par des connaissances à eux Peut-être même dy rencontrer cet Arnaud, puisque cétait un habitué des lieux Et ainsi me débarrasser du carnet encombrant, en le remettant à quelquun
Je ne vais quand même pas garder un morceau dune vie qui ne mappartient pas !
Une bonne heure passa Vers les vingt-deux heures, lappareil sagita, sa sonnerie mindiquant que le SMS attendu venait darriver. Inquiet, jappuyais sur la touche adéquate Etonné, je vis apparaître le texte suivant, on ne peut plus laconique : « Je tai envoyé un message dexplications sur Internet ». Désorienté, déçu, et encore davantage apeuré, je me suis précipité sur lordinateur Elle savait que jy allais rarement, elle avait préféré mavertir A part bon nombre de spams et publicités diverses, dans la boîte de réception de ma messagerie se trouvait bien, et uniquement, le message de Clémence Le cur battant, jai donc ouvert celui-ci Stupeur et indignation furent mes premiers ressentis. En gros, ce quil en ressortait, cest que jétais devenu le cocu magnifique ! Sans jamais me douter de rien, en plus, ce qui accentuait la sourde colère qui couvait en moi, atténuant ma peine profonde. Clémence mexpliquait sans grand ménagement, quelle avait rencontré quelquun sur son lieu de travail, que cela avait été le coup de foudre réciproque. Quelle naurait jamais pensé quune telle chose lui serait arrivée (merci pour moi !) parce que, ce quelle avait vécu avec moi, avait toujours été super (merci quand même !). Que le nouvel élu terminait sa période de quatre ans à La Réunion, et quelle avait donc décidé de donner sa démission au boulot pour pouvoir rentrer en métropole avec lui. Elle ajoutait quelle navait jamais réussi à sintégrer totalement dans son emploi, où elle avait subi de nombreux problèmes que je nignorais dailleurs pas, et que loccasion lui était offerte, en quelque sorte, de donner sa démission. Quelle sétait bien plue sur lîle, mais quelle ny entrevoyait rien de positif pour elle sur le plan professionnel. Quon passe finalement plus de temps au boulot quà la maison, et que ne se sentant pas bien au travail, mal dans sa peau, inconsciemment ou non elle avait eu besoin dy trouver réconfort. Ce qui sétait produit tout à fait fortuitement, avec quelquun dans le même cas quelle Quils sétaient découverts tous les deux de nombreuses affinités, notamment par rapport à leur âge similaire (nous y voilà ! Jai dix-huit ans de plus que Clémence ). Et pour terminer, elle se disait désolée quil en soit ainsi et me demandait de lui pardonner, espérant que je comprendrais. Venaient ensuite tout un tas déloges sur ma personne pour vanter mes nombreux mérites, qui, selon Clémence, devraient me faire rapidement retrouver lâme sur Merci du peu ! Amen, la messe était dite Ite missa est ! En pleine confusion, javais refermé le clavier de lordinateur. Glacé, le cur en déroute, lâme en détresse, empli cependant dune colère interne qui me broyait les tripes En fait, jétais surtout malheureux comme les pierres, malgré mon désir de crâner ! Au salon, où je tentais de me réconforter en avalant coup sur coup trois où quatre whiskies, jessayais de déblayer mes pensées confuses Voilà ce que cest, que de se laisser séduire par les petites jeunes filles ! Tôt ou tard, on doit peut-être sattendre à ce quelles vous larguent pour des garçons de leur âge Jen suis la triste preuve Quand je lai connue, elle avait vingt-deux ans, elle en a maintenant bientôt vingt-sept. Et moi quarante-cinq En conclusion, je nai plus que mes yeux pour pleurer ! Pour employer ce lieu commun Mais pleurer nétait pas trop mon truc Même si javais très mal Et Dieu sait que dans ma vie, jai eu très mal plus dune fois ! Comme beaucoup finalement Il doit dailleurs être impossible de passer une vie sans souffrir à un moment ou un autre. Souffrance morale, à défaut de lautre qui en frappe hélas aussi certains Je tâchais de me consoler comme je pouvais La méthode Coué, qui en vaut bien une autre ! Je ne devais pas me laisser aller, je devais réagir
Je suis anéanti dégoûté écoeuré Trahi, surtout ! Jamais je naurais pensé que Clémence maurait joué ce sale tour ! Je tombe des nues
Ce soir en rentrant, jai de nouveau tenté de lavoir au téléphone. Sans succès, comme dhabitude Aucun message de sa part sur ma boîte vocale, malgré tous ceux que je lui ai laissés... Alors, très en colère, jai composé le numéro personnel de sa mère Qui me répondit elle-même aussitôt.
Au ton de sa voix, je me rendis compte immédiatement quelle semblait très mal à laise Elle savait quelque chose, bien sûr Embarrassée, elle mannonça en cherchant ses mots, elle qui parlait toujours très naturellement, avec une grande spontanéité, que sa fille était sortie et quelle ne savait pas quand elle rentrerait. Je lui posai plusieurs questions concernant Clémence, notamment sur son emploi du temps, et lui demandai par la même occasion si elle savait pourquoi sa fille sobstinait à ne plus vouloir me donner de ses nouvelles. Autant de questions qui semblèrent la gêner horriblement. Au fur et à mesure, sa gêne ressortait davantage Il était évident que tout ça naugurait rien de bon pour moi, et même si je me doutais depuis longtemps de quelque chose, je commençais à envisager le pire, bien que me forçant à en repousser lidée de toutes mes forces.
Pendant quon se parlait, jentendis tout à coup des bruits de voix chez mon interlocutrice. Je lui en fis part « Bon écoutez reprit-elle, personnellement, je trouve cette situation idiote, et je lai dit à ma fille Elle doit vous parler Je trouve ça inconscient de sa part, de pratiquer la politique de lautruche Elle vous doit la vérité, même si cest difficile à dire et à entendre ».
Là, javoue que jai tremblé intérieurement, et je savais dores et déjà que jallais souffrir La mère de Clémence continua : « Cest justement elle qui vient darriver Ne quittez pas, je vais vous la passer ». Anxieux, jattendis plusieurs minutes, mais la voix qui se fit entendre nétait pas celle de Clémence : « Bon désolée Jai insisté, mais ma fille ne désire pas vous parler. Je suis furieuse ! Pour moi, elle manque tout bonnement de courage, et ce quelle vous fait subir est lâche Vous savez combien jai destime pour vous Que je vous aime beaucoup Tout ceci mennuie terriblement Seulement, je ne peux malheureusement rien y faire, ça ne me regarde pas Clémence ma chargée de vous informer quelle vous adresserait un SMS dans la soirée Je ne sais quoi vous dire de plus, sinon que vous êtes un mec bien et que les femmes sont parfois idiotes ! Je vous fais la bise et vous souhaite bonne chance pour tout. Allez, au revoir, Alexandre ! Et nhésitez pas à me rendre visite, si un jour vous décidez de revenir en France Ce sera avec le plus grand plaisir, et la porte vous sera toujours ouverte ». Puis elle raccrocha.
Jen demeurai pantois
Cest vrai que dès que la mère de Clémence, - une divorcée jolie et pimpante de la cinquantaine - avait fait ma connaissance en venant passer un mois de vacances à La Réunion il y a deux ans, elle avait tout de suite semblé mapprécier particulièrement. Et ce nétait pas que pour mes qualités desprit Le reste semblait lui plaire encore davantage, ça sautait aux yeux ! Dailleurs, Clémence lavait assez taquinée là-dessus, pendant que moi, je bichais comme un petit coq, tout content dêtre flatté par mère et fille ! Si javais su ce qui me pendait au bout du nez quelques années plus tard, jaurais été moins fier Et pour en revenir à Clémence, jétais sidéré. La douche froide Je naurais jamais cru ça delle, je la croyais plus franche. Parce quen plus, elle ne voulait pas me parler, même si jappelais chez elle !
Terriblement angoissé, jattendis donc son message, les yeux rivés sur mon téléphone mobile
Le spectacle était affligeant, et nul besoin de réfléchir plus longuement : on réalisait tout de suite quon se trouvait dun coup aux antipodes de ce quon connaissait, quon venait de quitter un monde bien policé, pour entrer dans celui dun paupérisme qui existait hélas toujours en certains endroits du globe. En montant dans un taxi pris au hasard tant il y avait de chauffeurs qui voulaient absolument que je monte dans le leur, je nétais pas vraiment à laise Dans un anglais à laccent effroyable, comme sil roulait des pierres dans sa bouche, le taximan indien me demanda quel genre dhôtel me conviendrait. Je lui répondis que je souhaitais un hôtel bon marché, et il me gratifia aussitôt dun sourire jusquaux gencives accompagné dun OK enthousiaste. Je compris quil memmenait chez quelquun de sa famille
Nous avions quitté depuis longtemps laéroport et suivions la route du littoral. Jadmirais à loisir le paysage côtier, très luxuriant, avec sa profusion de cocoteraies bordant locéan indien. Une multitude de petites cases en torchis, tôles, et toits de paille coco (fibres de cocotiers tressées) apparaissaient en nombre au milieu de toute cette luxuriance. On voyait de suite quil sagissait pour la plupart dhabitations de pêcheurs, plusieurs barques se trouvaient amarrées sur la plage, face à leurs maisons Je pouvais même en apercevoir certaines sur leau et constatais avec surprise quelles étaient très particulières, sans doute typiques au pays : à lavant, leurcoque de bois sélançait gracieusement en une proue très effilée, et toutes sornaient de balanciers, lun à gauche, lautre à droite ; ce qui me fit évidemment penser à nos catamarans, mais en version rustique et plutôt rudimentaire Malgré tout, cétait mieux que de simples barcasses, dautant quelles aussi arboraient de jolies voiles de couleur, même si ces dernières étaient petites.
Du côté opposé à la mer, nous traversions souvent des quartiers genre bidonvilles, et je me souviens quun peu déçu, je commençais à minquiéter, me demandant si toute lîle allait ressembler à ça. Parfois, on rencontrait des ronds-points gazonnés et fleuris, et je fus stupéfait dy voir sécher du linge sur lherbe, étalé aux quatre coins « Drôle dhabitude ! , métais-je dit, que dy mettre ses vêtements au soleil en pleine circulation, au milieu de la poussière et de la pollution ! Pas très hygiénique ! ». Apparemment cétait permis, la police laissait faire
Après un parcours dune vingtaine de minutes, on arrivait enfin dans le centre de la capitale. Laspect de cette ville autrefois sous dominations différentes, dont anglaise en dernier, me sidéra. Comme dans tout pays ayant été colonisé, Colombo présentait un véritable paradoxe entre ce quil fut et ce quil était devenu Toujours ceint par lancien fort édifié au 16è siècle par les Portugais, sur le front de mer subsistait le palais du gouverneur, imposant avec ses colonnades blanches ; les vastes pelouses du palais également, sauf quelles ne servaient plus à présent ni aux joueurs de cricket ni aux joueurs de polo, ces sports si chers aux anglais qui les avaient créées là tout exprès ; mal entretenues, elles nétaient plus quun lieu de balade comme un autre. Jaimais faire ressurgir dans mon esprit les joueurs de polo sur leurs chevaux, casque colonial sur la tête et maillet à la main, galopant sur ce vaste espace vert pour attraper la balle au bond On était bien loin dun tel spectacle maintenant, les autochtones avaient depuis longtemps repris leurs coutumes ancestrales. On voyait surtout la misère et linsalubrité qui régnaient en maîtresses incontestables des lieux Les anciennes bâtisses imposantes et nettes des Portugais, Hollandais et Anglais se perdaient dans la masse de constructions inégales, sales et miséreuses. Les rues souvent inondées et pleines dimmondices sentaient lurine. Une population la plupart du temps en haillons, grouillante, se pressait sur des trottoirs presque toujours défoncés. Ce qui frappait le plus dans cette marée humaine si dense, cétait le nombre de personnes handicapées Je me souviens particulièrement dune femme sans âge, qui pour se mouvoir ne marchait pas, mais parvenait tout de même à se traîner sur le trottoir en position allongée, saidant de ses deux mains valides : elle navait plus de jambes, son corps sarrêtait au tronc Cétait à la fois poignant et lamentable, que de la voir ainsi se contorsionner à travers une foule indifférente, surtout lorsquelle entreprit de monter ensuite dans un bus à larrêt : son escalade sur le marchepied dura une éternité, et je fus surpris autant que scandalisé de constater que personne ne lui vienne en aide. Il me vint plus tard à lesprit que cette femme devait peut-être faire partie de cette caste indienne, que lon nomme « Les intouchables »
La circulation dans la capitale semblait à chaque minute être un véritable défi à léquilibre et à la sécurité Les rickshaws, ces scooters arrangés à la façon asiatique avec leur trois roues ( une à lavant, au-dessus de laquelle siégeait le chauffeur, et deux autres à larrière au-dessus desquelles sinstallaient les clients) ainsi que leur toit bâché leur donnant des allures de mini voiture, fonçaient à une vitesse folle dans les rues, se faufilant partout entre automobiles, bus et minibus. Jeus la peur de ma vie, lorsquil me prit lenvie de monter dans lun deux pour visiter la capitale
Javais prévu de partir excursionner sur la côte ouest le lendemain. Près de la gare routière où se trouvait également la gare ferroviaire, je prendrais le train qui memmènerait vers les trois stations balnéaires que javais choisies : Hikkaduwa, Mir Issa et Unawatuna On y trouvait plein de Guest-houses et de bungalows bon marché, ce serait dans mes prix ! De plus, tout ça était situé en pleine jungle, au bord de magnifiques plages de sable blanc un peu maculées, hélas, par les nombreuses bouses des vaches sacrées qui errent ici partout en liberté religion oblige mais, Dieu merci, foulées également par le pas colossal et majestueux du divin éléphant dirigé par son cornac
Un magnifique séjour je fis là Loin du tintouin de la capitale, régnait une ambiance particulière quon ne retrouvait nulle part ailleurs. Sauf bien sûr en Inde. Cétait latmosphère dIndia song, si bien dépeinte par Marguerite Duras Une atmosphère indéfinissable, où lon se sentait pris malgré soi de langueur, où une certaine torpeur bienfaisante vous envahissait, vous laissant dans un état second ; mais pour moi qui excursionnais, loin dêtre ennuyeux cet état memplissait de sérénité. Il me semblait clair que tout ceci soit dû au climat chaud et humide, à la mousson ponctuelle qui arrête le temps, à la végétation aux subtilités variées, dont certains parfums, comme lodeur des frangipaniers, vous prenaient aux narines, vous enivraient délicieusement ; mais surtout, surtout, à lesprit zen des habitants si chaleureux, à leurs coutumes religieuses, notamment le bouddhisme, avec ses gracieux bonzes tout dorange vêtus, et dont le visage reflétait en permanence bonté, paix et humanité En bref, à leur façon de vivre, naturelle et un peu au ralenti.
Me remémorant tous ces souvenirs, je ne peux soudain mempêcher de frémir dhorreur, lorsque je revois en pensée les images effroyables retransmises à la télévision en 2004, sur le tsunami qui a ravagé tous ces beaux endroits où jai vécu un temps Je me verrais mal retourner là-bas à présent, ça me ferait trop mal au cur. Javais noué quelques amitiés ici et là, jaurais trop peur de ne plus retrouver personne
Bon Jarrête. Ce sera tout pour ce soir Avec ces souvenirs-ci, jai encore un peu plus le coup de blues ! Et puis, je ny vois plus clair et ne fais que bailler. Demain sera un autre jour Et comme je nai toujours pas reçu le coup de fil tant attendu, cette fois je suis bien décidé : je vais tout faire pour arriver à parler enfin à Clémence Quitte pour cela à appeler ses parents ou quelquun de sa famille sil le faut Parce que ça ne peut plus durer !